INSTRUCTIONS POUR MON DÉPART
résolue la destitution entière de M. de la Tour. Le chancelier, en me l'annonçant, parut raisonner assez juste : « 17 ne faut pas, me dit-il, exiger qu'un homme soit un ange et que, perdant un bras, il employé l'autre à combattre pour ceux qui Vont mutilé. Il ne retournera plus en Provence; ainsi, écrivez sur vos tablettes , et prévenez bien M. d'Albertas, que le blanc de sa lettre de cachet doit être rempli du nom de sa terre de Saint- Aubin-sur-Loire. Montyon le remplace, mais il n'a pas voulu être commissaire du Roi, et n'arrivera à Aix que lorsque tout sera terminé. »
Le samedi et le dimanche furent employés à tout organiser pour mon départ. Livry était malade ; je travaillai avec Sylvestre, qui déposa lui-même, dans mes portefeuilles, toutes les lettres de cachet en blanc. On me donna également douze provisions toutes scellées, dont les noms étaient aussi en blanc, et que je devais faire remplir de ceux que je croirais les meilleurs sujets et les plus propres à occuper dignement les nouvelles charges qui nous manquaient pour compléter le Parlement.
Sur les lettres de cachet, il me faut faire observer ici que chacune d'elles portait le nom de celui auquel elle était destinée. Le nom seul du lieu d'exil était en blanc ; mais on y en avait joint douze où les noms mêmes des exilés n'étaient pas inscrits, et que j'avais mission de remettre à M. de Rochechouart avec les autres. Cette circonstance ne sera pas inutile pour faire entendre ce qui me reste à raconter.
Je reçus, pour instruction particulière, l'ordre de recommander à M. d'Albertas de ne remplir les noms des lieux d'exil d'aucune viJle de Provence où il y eût sénéchaussée : on craignait que ces messieurs ne portassent ces tribunaux à la désobéissance.
Le lundi 16, j'allai prendre congé de M. le comte de Pro-
vence, que M. le chancelier avait prévenu de mon départ. Le premier conseil de ce prince était fixé au jeudi 19 ; il me dit avec bonté qu'il m'en dispensait, et que les affaires du Roi devaient passer avant les siennes. Je retournai ensuite à Paris ; M. de Montyon, nommé intendant de Provence, et M. Lenoir, nie vinrent voir l'un et l'autre; nous réglâmes nos marches. Celui-ci me donna une lettre pour M. de Rochechouart, m'annonça qu'il partirait quatre jours après moi, qu'il se rendrait à Avignon afin de s'y concerter avec M. de Rochechouart, et qu'il n'arriverait à Aix que la veille de l'opération, c'est-à-dire le 30 septembre. Il m'exhorta fort à engager M. d'Albertas à tenir toutes prêtes les lettres d'exil, chacune renfermant le nom du lieu de sa destination, parce qu'ils auraient dans la soirée assez de besogne, sans s'embarrasser encore de celle-là.
M. Lenoir était depuis longtemps mon ami, mais jusque-là n'avait été nullement celui de M. le chancelier. Intimement lié avec M. de Sartine, il avait partagé sinon sa disgrâce, du moins l'espèce d'éloignement qu'on avait pour lui. Il se plaignait souvent avec moi du chef de la justice, et, comme j'étais aussi écarté, nous nous étions fait plus d'une fois nos mutuelles confidences. Montyon lui-même avait été mal avec l'auteur de toute cette besogne ; si bien que, nous trouvant tous trois réunis chez moi, nous nous disions en riant : « Voilà pourtant trois honnêtes gens qu'il semble que le chancelier veuille raccrocher. » Je vis le même jour M. de la Vrillière et M. le contrôleur général. Je ne pris point congé de Mme la Dauphine : Mme la comtesse de Noailles, que je mis dans toutes mes confidences, m'en empêcha, me promit de lui en expliquer les motifs et de les lui faire agréer. La veille de mon départ, il me vint une gaieté que je