VERS SUR UN BUSTE DE MADAME LA DAUPHINE
ne pus rejeter. Lemoyne (1) devait exposer, ces jours-là, au salon de peinture, le magnifique buste de cette princesse, qu'il avait exécuté pour l'Impératrice . Je composai, sous le nom de ce célèbre sculpteur, les vers suivants que je fis transcrire d'une écriture inconnue et que je signai : Lemoyne.
Combien ce buste m'a coûté !
Je croyais avoir imité
De la Nymphe la plus jolie
Sourire fin, douce gaîté,
Et, d'une princesse accomplie,
Grâces, noblesse, majesté.
Fier de mon art et de votre beauté, Je crus dix fois ma besogne finie ; Je revenais : vous étiez embellie,
Et mon art était dérouté.
Vous avouerai-je mes alarmes,
Et ma honte, et mon désespoir !
Une semaine, un jour, ajoutaient à vos charmes, Et toujours mon talent me paraissait déchoir; En vous quittant, je répandais des larmes
Et je tremblais de vous revoir.
Du ciseau l'heureuse imposture S'efforcerait en vain de suivre la nature :
Son pouvoir est illimité,
Mais il faut bien que l'art s'arrête.
Je crois avoir fini la plus charmante tête, Et je livre ce marbre à la postérité.
Nos neveux le croiront flatté;
Mais, vous voyant encor plus belle, L'âge présent rira de ma caducité
Et dira : Lemoyne est resté
Trop au-dessous de son modèle.
Je chargeai mon secrétaire de les adresser à Mme la comtesse de Noailles dès que je serais parti; je les crus assez agréables pour qu'ils fussent lus avec plaisir par Mme la Dauphine. Ma commission fut faite, et, comme je
(4) Jean-Baptiste Lemoyne, sculpteur, né à Paris en 1704 mort en 4778, grand prix de sculpture en 4724 et membre de l'Académie en 4738.
le raconterai dans la suite, les vers de Lemoyne eurent le plus grand succès (i).
(1) Un fait récent donne une certaine actualité à ces vers : dans les échos du journal le Figaro, à la date du 31 octobre 1897, on Ht ce qui suit : « Une œuvre charmante d'art français, demeurée inconnue en France, le buste de Marie-Antoinette Dauphine, par Lemoyne, vient d'arriver en moulage au Musée de Versailles. Ce buste, qui est le plus ancien et un des plus fidèles qui aient été faits de Marie- Antoinette, et qui appartient aux collections impériales de Vienne, avait été commandé par Louis XV pour être offert à Marie-Thérèse. 11 avait figuré avec honneur au Salon de 1771. Sur la prière de M. Pierre de Nolhac, S. Exe. le comte Traûn, grand chambellan de Sa Majesté Apostolique, a fait exécuter le moulage de cette œuvre d'art pour l'offrir aux collections de Versailles, sous la seule condition que le buste ne serait pas reproduit en France. Les amateurs du dix-huitième siècle sauront gré à S. Exe. le comte Traûn de sa généreuse courtoisie. »