CHAPITRE XV
Second voyage en Provence. — Aqueduc des Romains sur le Gard. — Arrivée à Marseille. — Entretien avec M. de Rochechouart. — Liste des lieux d'exil. — Proverbe provençal. — Accueil que me font les commissaires. — Malhonnêtetés et reproches. — Le bouil-
" lant M. de Gastillon. — Installation du nouveau Parlement. — M. de Joannis, procureur général, et M. d'Albertas fils, avocat général. — M. Lenoir regagne Paris. — M. de Rochechouart retourne à Tarascon. — Rentrée solennelle des audiences du nouveau Parlement.
Je quittai Paris, à six heures du matin, le mercredi 18 septembre 1771. Mes domestiques ignoraient et l'objet et même le terme de mon voyage. Je pris la route du Bourbonnais parce que je suis connu en Bourgogne, et qu'il m'était instamment recommandé de me rendre chez M. d'Albertas sans que le public pût se douter de ma venue. Il m'attendait à Albertas, à trois lieues d'Aix.
Lorsque j'eus passé Vienne, je trouvai des pluies très abondantes, et la nuit du 22 au 23, entre Loriol et Montélimar, j'essuyai un orage si terrible que les éclairs m'aveuglaient. Je réfléchissais, pendant ce temps-là, à la belle pièce d'éloquence que M. de Monclar ferait à la rentrée, si l'on apprenait que moi et mon portefeuille eussions été dévorés par la foudre.
J'arrivai nuit fermante et par une pluie épouvantable aux bords du Rhône, vis-à-vis d'Avignon. Je fus obligé de coucher là parce que l'étendue de ce fleuve me parut
une mer. Je ne le traversai que le lendemain matin. Ce fut donc à Villeneuve-lez-Avignon, et dans l'auberge où je couchai, que j'appris : 1° que M. de Rochechouart n'était point à Avignon, qu'il courait la Provence avec le vicomte et la vicomtesse de la Rochefoucauld, et ne devait revenir à Aix que dans deux jours, mais qu'il n'y avait pas d'apparence qu'il reparût sitôt à Avignon; 2° que la Dujrance était débordée et impraticable, si bien que, pour entrer en Provence, il fallait faire vingt-sept lieues de plus qu'à l'ordinaire, et aller passer le Rhône à Tarascon et à Beaucaire. Cependant le temps me pressait; l'arrivée de M. Lenoir à Avignon était fixée au 28, Horriblement fatigué de mon voyage, très inquiet de ce contre-temps, je sentis mes pauvres nerfs s'agiter ; je fus assez malade toute la nuit. Le lendemain matin, je m'abandonnai à mon sort et me rendis à Avignon.
Mon premier soin, après m'être logé, fut de me transporter au Palais; il n'y avait ni maître ni secrétaire. On courut avertir un gentilhomme du marquis de Rochechouart, nommé M. Dozzi, qui était allé prendre du chocolat en ville. Celui-ci me reçoit dans un corridor, fort pressé de retourner à son déjeuner. Je lui dis : « Monsieur, je suis porteur de dépêches très importantes, que je dois remettre eu mains propres à M. le commandant. Le ministre a compté qu'il était ici; laissez-moi vous demander quel jour vous l'y attendez? » Il me répond qu'il ne rentrera que le samedi suivant, que ses revues sont finies, et qu'il se promène. « // me semble, monsieur, répliquai-je au gentilhomme italien, que M. de Rochechouart a dû recevoir une lettre du ministre de la guerre9 d'après laquelle je pensais qu'il serait ici plus tôt que le 28. » M. Dozzi m'explique alors que, depuis quelques jours, il en est arrivé une contresignée M onteynard, qu'elle lui a été envoyée, mais qu'elle peut bien avoir été arrêtée
au passage de la Durance, qu'il est impossible de traverser.
Tout ceci ne me donnait aucunes lumières, et mes ordres ne me permettaient pas d'attendre M. de Rochechouart, puisqu'il était nécessaire que je me rendisse incognito chez M. d'Albertas, et que j'y travaillasse à la formation du Parlement pendant les cinq ou six jours qui précéderaient la venue des commissaires. Je priai cet homme de ne pas parler de ma visite, et je cherchai un courrier que je pusse envoyer au marquis de Rochechouart; ne sachant où le joindre, j'adressai ma lettre à M. d'Albertas, en le suppliant d'expédier un courrier lui-même partout où il serait, et de me faire passer promptement sa réponse. Ce courrier me coûta fort cher, car il fallut qu'il traversât tout le Languedoc et parcourût, pour aller et revenir, cinquante-quatre lieues. Quant à moi, j'attendis son retour, non sans impatience.
Comme Avignon et Aix sont en très grande communication de nouvelles, je manquais à mes ordres si l'on m'eût seulement nommé. Mon arrivée eût été un signal pour le Parlement, qui se fût peut-être porté à de grands écarts. Je fus donc forcé de prendre un nom emprunté, et j'en prévins M. de Rochechouart par ma lettre.
Celui-ci est un parfaitement honnête homme, maisborné, livré à ce que l'on appelait le parti de M. de Choiseul (car il faut avouer que les amis de ce ministre déplacé formaient et s'estimaient un parti redoutable) (1) ; il avait
(1) Pour se confirmer dans cette idée, il ne faut que se rappeler cette fameuse lettre écrite, peu après Pâques, à M. le duc d'Orléans, par une foule de seigneurs, dont M. de Beauvau était le seul qui eût passé trente ans. Ceux qui la souscrivirent auraient pu figurer dans une bonne satire de la nature de celles que l'on faisait contre les frondeurs ; ils n'étaient que cela et se croyaient presque des conjurés. L'un de ces jeunes gens proposa de publier la liste de leurs
alors pour M, de Maupeou l'aversion la plus cordiale, et me croyait, avec le public et surtout avec le Parlement de Provence, l'ami et l'agent de ce chancelier. Il passait sa vie avec M. de la Tour, avec M. de Monclar, avec les zélés du Parlement, qui lui confiaient leurs craintes, leurs projets, et auxquels il témoignait le plus vif intérêt.
Du matin au soir il ne quittait pas ces messieurs; aussi fallut-il imaginer un prétexte pour l'obliger à sortir de chez M. de la Tour, et M. d'Albertas dut-il ruser pour lui faire remettre ma lettre. Il la lut, manda à M. d'Albertas qu'il allait à Marseille avec le premier président, le jeudi 26, et qu'on eût à lui faire savoir en quel lieu j'y arriverais moi-même, afin qu'il pût m'y donner de ses nouvelles. M. d'Albertas me l'écrivit par le retour de mon courrier, et m'avertit que son fils m'attendrait, le 25, à Saint-Canat. Or, c'était le 25 même que je recevais ce courrier, qui avait couru trente postes que je devais recommencer parce que le débordement continuait; je projetai d'abord, pour éviter la fatigue, de me rendre jusqu'à Tarascon par un bateau sur le Rhône; mais ce fleuve grossi ' par les pluies énormes me faisait peur, et j'avouerai que j'avais la bêtise de redouter le naufrage pour mon portefeuille; j'aurais agi volontiers comme ces plaideurs normands qui vont à Rouen par eau, mais qui, de crainte de danger, envoient leur procès par terre.
Au reçu de mon courrier, je remonte donc en chaise à trois heures et demie, et repasse le Rhône. Il en était plus de cinq quand le bac me mit à l'autre bord. J'arrivai à Remoulins à onze heures, mais je trouvai le gué impra-
noms fameux qui épouvanteraient le gouvernement, mais de la faire alphabétique, pour que l'on ne pût deviner qui avait signé la lettre le premier. Quelqu'un lui dit : « A merveille, chevalier, vous raisonnez comme un dictionnaire. • (Note de Moreau.)
ticable et fus forcé d'aller prendre, à minuit, le pont du Gard. Heureusement, il faisait le plus beau clair de lune ; je n'avais pas vu, dans mon voyage de 1764, ce fameux aqueduc des Romains, parce que, plus jeune alors, j'avais préféré revenir de Nîmes à Avignon, pour m'arrêter et rêver à la célèbre fontaine de Vaucluse. Je descendis de ma chaise, et j'admirai longtemps ces doubles arcades immenses qui toutes, bâties sans mortier, sont formées de pierres énormes sur lesquelles je croyais voir écrit : A la ville éternelle!
Je franchis, non sans frayeur, à quatre heures du matin, les ponts de Beaucaire et de Tarascon, et, à midi, j'entrais à Saint-Canat. Le jeune M. d'Albertas m'y attendait de la veille ; je le pris dans ma chaise jusqu'à la poste, et je sus que, pour aller plus vite et pour arriver à Marseille avant que M. de Rochechouart en partît, il avait fait tenir un relais à l'extrémité du faubourg d'Âix. En chemin, il me conta que le marquis de Rochechouart était de très mauvaise humeur de soupçonner seulement qu'ont dût le charger de pareille besogne; il ajouta que, dans un souper, quelques jours auparavant, il s'était assez indirectement expliqué sur le ministère actuel, et qu'en tout il s'annonçait comme un des partisans les plus zélés de M. de Ghoiseul. Pendant ce temps-là, M. d'Albertas père, avait fait dire au marquis que je débarquerais à Marseille, dans la maison du lieutenant du Roi de Sisteron, nommé M, de Gérin. Le fils m'y conduisit; nous arrivâmes le jeudi 26 septembre, sur les trois heures et demie du soir ; il y avait vingt-quatre heures que j'étais dans ma chaise, et j'étais si cruellement fatigué qu'il me fut impossible d'écrire moi-même à M. de Rochechouart. Le jeune d'Albertas me servit de secrétaire, et mon billet fut porté chez le marquis de Pile, où le commandant dînait avec
M. delà Tour. Je me jetai sur mon lit; à peine y étais-je, que je reçus un mot du marquis, qui me mandait de venir le trouver à cinq heures et demie, chez l'abbesse de Saint-Sauveur. Je le promis ; mais, dès que le laquais fut parti, une défaillance générale me saisit; mes nerfs étaient si fort en mouvement que la maison tournait autour de moi, et je fus obligé de faire avertir le marquis que j'étais au désespoir, mais qu'il m'était physiquement impossible de l'aller joindre.
Il arriva sur les cinq heures et demie ; j'étais toujours sur mon lit et ne pouvant absolument pas me lever. Je me mis sur mon séant pour lui adresser mes excuses. Je vis immédiatement, dans l'air avec lequel il entra et dans le ton qu'il prit avec moi, combien il était non seulement affligé, mais irrité même de la commission qui lui était donnée. Je lui dis qu'ayant reçu ordre du Roi de me rendre à ma compagnie, Sa Majesté avait voulu que je secondasse l'exécution des ordres qui lui avaient été confiés à lui-même, que j'avais été le chercher à Avignon où le ministre m'avait chargé de lui remettre les paquets dont j'étais porteur, et que mon premier devoir était de recevoir ses ordres. Je lui présentai ensuite une lettre de M. le chancelier, qui le priait de se concerter avec M. d'Albertas et avec moi sur toute l'opération, lui apprenait que nous en avions le secret, et qu'il pouvait s'en rapporter à moi sur tout ce que je lui dirais de sa part.
La colère avec laquelle il saisit cette lettre, l'ouvrit et la lut rapidement, me parut d'un mauvais augure : a Je verrai, s'écria-t-il, ce que j'aurai à faire quand j'aurai reçu les ordres du Roi. » Ces mots, prononcés avec la fierté d'un Espagnol, ne disposèrent point mon âme à la confiance ; je lui tendis le paquet de M. de la Vrillière, qu'il prit avec le même dépit. Il regarda la signature, et, sans parcourir les