LE MARQUIS DE ROGHECHOUART
cinq ou six pages qu'il contenait et dans lesquelles on lui recommandait également de s'entendre avec moi, il me dit avec aigreur : « Voilà une belle pièce t je ne connais que les ordres du Roi ; quand je les aurai reçus, je me déciderai. — M. Lenoir, lui répondis-je, monsieur, dont voici encore une lettre, doit en être porteur. Il comptait vous les remettre à Avignon, où il doit être le 28. » Il salue et reprend d'un air sec : « Avez-vous encore quelque chose à me dire? — Je suis porteur, monsieur, répliquai-je, de tous les ordres d'exil; mais il m'est prescrit de ne vous les remettre que la veille de l'opération, et cela pour des raisons que vous trouverez bien conformes à votre humanité. — Ces honnêtes gens-là sont donc bien coupables? reprit-il d'un ton qui semblait m'annoncer qu'il me rendait responsable de tous les torts de M. le chancelier; qu* ont-ils donc fait de si grave? — Vous verrez, monsieur le marquis, lui répondis-je, qu'il s'agit non de les punir, mais de les écarter, pour un temps, d'une ville où leur présence pourrait être nuisible au service du Roi. Au reste, la commission qui vous est imposée est sans doute affligeante pour vous, mais songez que vous auriez dû être encore plus mécontent si on en eût chargé un autre. M. le comte de Périgord, dont vous connaissez l'honnêteté et la délicatesse, s'en est accquitté sans humeur et à la satisfaction de tous. Quant à moi, je n'ai qu'à obéir, et l'état où je suis vous prouve, du moins, que ce n'est pas une partie de plaisir que j'ai cru faire. »
M. de Rochechouart m'interrompit et me dit : « Sait-on si M. delà Tour perd toutes ses places? » Je pensai qu'instruit par les lettres que je venais de lui remettre, il me questionnait seulement sur les bruits qui couraient, je lui répondis : « Je n'en ai entendu parler à qui que ce soit depuis que je suis en Provence. » Il se leva alors en me répétant : « Vous n'avez rien de plus à m apprendre ? — C'est à moi, monsieur, répliquai-je, à demander quelles sont vos intentions,
afin que j'en prépare l'exécution. — Je n'ai rien à vous dire, répondit-il, ;> choisirai le parti le plus convenable quand j'aurai reçu les ordres du Roi. » Je me jetai à bas du lit pour le conduire, et je le suivis en m'appuyant sur les meubles. Il sortit de très mauvaise humeur, en ajoutant : « Je n'avais aucun prétexte pour venir chez M. de Gérin, au lieu que vous pouviez en imaginer un pour venir me trouver chez Vabbesse de Saint-Sauveur; si donc tout ceci transpire, vous ne vous en prendrez qu'à vous. » Je lui renouvelai mes excuses sur la situation où il me voyait, et il se retira sans que je pusse même deviner s'il repartait à Avignon ou s'il retournait à Aix. J'ai supposé, depuis, que son dernier propos avait eu pour but d'excuser les ouvertures qu'il avait peut-être déjà faites, ou qu'il devait faire, à ses amis.
Fort mécontent de cette conversation, je bus beaucoup de verres d'eau et remontai en voiture avec mon guide. L'air et le mouvement me remirent un peu, et il ne me restait qu'un très grand mal de tête quand nous arrivâmes à Albertas, qui est sur le grand chemin d'Aix à Marseille et à égale distance de l'une et l'autre ville. Toute la famille était assemblée ; mais il n y avait que Mme d'Albertas dans la confidence, encore n'y était elle que de ce jour-là seulement, ce dont elle avait témoigné quelque dépit. Je donnai mes lettres, et mon premier soin fut de me reposer.
Dès le lendemain 27, M. d'Albertas me montra et fit transcrire cette liste des maisons de campagne où messieurs de l'ancien parlement avaient coutume de passer leurs vacances ; ce n'est pas moi qui la composai, puisque je ne connaissais ni les personnes ni le pays; mais je fus témoin de l'attention qu'eurent le père et le fils à chercher tous les lieux qui pourraient être les plus agréables et les plus commodes aux exilés. Cela fait, nous