PROVERBE PROVENÇAL
ne nous occupâmes plus, suivant mes ordres, qu'à choisir les sujets capables de remplir, avec le plus d'honneur et avec le plus de talent, les douze places qui nous manquaient dans la compagnie.
M. le chancelier m'avait remis une foule de Mémoires envoyés par ceux qui, soupçonnant l'opération, lui avaient écrit pour obtenir des charges : nous interrogeâmes leur réputation, leur naissance, leurs talents et leur fortune; nous n'en prîmes qu'un de ceux qui s'étaient présentés ainsi ; du reste, grâce aux propositions faites par ceux de notre compagnie au courant du secret, nous trouvâmes le moyen d'attacher au Parlement douze nouveaux magistrats» qui sont peut-être actuellement ce qu'il y a de mieux dans le corps.
Je dois dire ici que le peuple n'avait point, en Provence, ces préjugés terribles qui s'opposaient, à Paris, au choix que l'on eût voulu y faire. L'ancien parlement de Provence était extrêmement despotique ; ses membres étaient les maftres et les rois du pays, et, possesseurs de toutes les grandes terres, ils vexaient un peu, sans que l'on pût jamais avoir justice contre eux. Il y a même, dans ce pays-là, un très ancien proverbe qui, conçu en patois, signifie : Le Parlement, le mistralJaDurance, sont trois fléaux de la Provence. On remarquera bientôt que le public applaudit à la révolution.
Comme M. le marquis de Rochechouart était reparti pour Avignon sans donner à M. d'Albertas aucun signe du concert qui lui était recommandé, celui-ci se crut obligé de faire ce qui lui avait été prescrit : il ordonna à un secrétaire très sûr de remplir les blancs des lettres d'exil de tous les lieux dont il m'avait montré la liste. Je travaillai, de mon côté, à composer le discours que notre procureur général aurait à prononcer le jour de Tenregis-
trement de l'édit, et la lettre que la compagnie devait écrire au Roi après qu'elle aurait été installée.
Après avoir encore dfné à Albertas le dimanche 29, nous nous rendîmes à Aix ; ce ne fut que ce jour-là que Ton sut, dans cette ville, mon arrivée ; jusque-là, les uns avaient dit que M. de Bastard était à Albertas, les autres avaient débité que j'étais M. Lenoir. La nouvelle de ma présence calma l'inquiétude de tous nos collègues : la plupart d'entre eux ajoutaient foi aux bruits publics sur la composition d'une compagnie mi-partie ; mais ils eurent confiance dans une besogne dont je me mêlais.
On vint nous avertir, sur les neuf heures et demie du soir, que M. Lenoir et M. de Rochechouart étaient descendus au cabaret de Saint-Jacques, et qu'Us soupaient. J'y courus dès que je fus sorti de table ; ils n'y étaient plus : ils étaient allés chez M. de la Tour. J'appris le lendemain, par M. Lenoir, que ce dernier, malgré les propos qu'il avait tenus quelque temps auparavant, s'était toujours flatté de conserver l'intendance. Quand il sut qu'il avait un successeur à cette place, et que M. de Montyon serait là prochainement, il fut atterré ; il ne joua pas même la fermeté, il témoigna la plus amère douleur, et, en parlant de M. de Montyon, il répétait sans cesse : « // s'est bien pressé! »
Lorsque, pendant deux heures, M. de Rochechouart eut bien conféré avec les chefs du Parlement, nous espérions qu'il viendrait au moins voir M. d' Albertas, avec qui il avait ordre de se concerter. Au lieu de cette visite, je reçus, sur les minuit, un message du commandant qui me mandait qu'il serait visible et que je pouvais me présenter. Je me rendis sur-le-champ à son appel. M. Lenoir vint au-devant de moi avec beaucoup d'honnêtetés; M. de Rochechouart était debout et droit, le dos à la cheminée;