LE MARQUIS DE ROCHECHOUÀRT
il ne me fît pas le moindre signe de politesse, à peine même l'aperçus-je d'abord. M. Lenoir me le montra : « Voilà Jf. le marquis », et M. le marquis, à qui je fis une profonde révérence, s'approcha de la table, s'assit et dit : « Voyons, monsieur. » M. Lenoir et moi nous assîmes visà-vis de lui. Je tirai mes paquets, et comme j'ouvrais la bouche, M. de Rochechouart m'interrompit avec un air de hauteur très offensant : « Voyons d'abord, monsieur, les instructions dont vous êtes porteur. » J'aurais peut-être pu les lui refuser, mais je tins à mettre toutes les convenances de mon côté, et je lui lus la lettre de M. le duc de la Vrillière. Il reprit alors d'un ton déjuge : « Est-ce tout, monsieur? » J'ajoutai que j'avais reçu d'autres ordres verbaux, et que la preuve de ma mission était, d'un côté, la lettre de créance que je lui avais présentée à Marseille, et, de l'autre, les ordres d'exil qui m'avaient été confiés, puisque j'allais les lui remettre. C'est à ce moment qu'il me demanda si M. de la Tour était exilé : « Oui, monsieur, lui répondis-je, à Saint-Aubin-sur-Loire, et M. le chancelier .m'a nommé lui-même, de la part du Roi, le lieu de son exil. » Làdessus, il me reprocha de ne le lui avoir pas dit à Marseille. « Vous savez, monsieur, répliquai-je, qu'à peine voulûtes-vous m'y entendre. D'ailleurs, je n'avais ordre, alors, que de vous donner là les lettres dont j'étais chargé, et j'ai exactement obéi. » Je sortis ensuite de mon portefeuille tous les ordres d'exil, et je commençai par déposer, entre les mains de M. Lenoir, ceux dont nous avions pris sur nous de ne faire aucun usage, tels que ceux adressés à quelques conseillers qui n'étaient point à Aix, et les cinq destinés aux greffiers que le nouveau Parlement jugea à propos de conserver, parce qu'ils lui étaient nécessaires, et qu'ils ne demandaient pas mieux que d'obéir au Roi.
Je remis. tous les autres à M. de Rochechouart ; je lui
remis en même temps la liste des lieux d'exil préparée par M. d'Albertas et copiée par son secrétaire. J'ajoutai : « Cette liste est telle que ces messieurs l'eussent dressée eux-mêmes ; mais comme, quelque attention qu'on ait eue de leur assigner, à chacun, le séjour qui doit leur être le plus agréable, il se peut que quelqu'un d'eux aime mieux encore en choisir un autre, voilà, monsieur, douze lettres de cachet en blanc, qui vous serviront à vous prêter à ce qu'ils désireront. Vous aurez, monsieur, tout l'honneur de cette distribution; elle a été dictée par l'humanité et la raison. »
' A tout ce que je disais, M. Lenoir donnait des marques d'approbation, même des éloges; il semblait inviter M. de Rochechouart à approuver également; mais celui-ci gardait le sérieux le plus triste et le plus mécontent. Il ne voulait que blâmer, et lorsque j'expliquai que l'on n'avait pas jugé à propos de faire usage des ordres qui exilaient les greffiers, il s'écria : « Belle idée d'exiler des greffiers I Jf . de Régina est ici un homme de la première considération, et Mme de Régina voit la meilleure compagnie du monde ; pour les autres, où les aurait-on envoyés ? Ils n'ont ni feu ni lieu. — Aussi, remarquez, monsieur le marquis, répliquai-je, qu'ils ne sont point exilés; quanta tous les autres du Parlement, il n'était pas possible qu'ils restassent à Aix, au moment où ils seraient remplacés par une nouvelle compagnie; mais il n'y en a pas un qui ne soit placé dans sa terre, ou, s'il n'en a point, dans celle de son meilleur ami; auraient-ils choisi eux-mêmes le lieu de leur retraite qu'ils n'eussent point été ailleurs. Comme le ministre m'avait assuré que vous n'arriveriez à Aix que le 30, on a obéi aux ordres qu'il avait donnés de remplir les blancs. Si quelqu'un n'est pas encore content, vous avez le moyen de le satisfaire; mais vous verrez qu'ils le seront tous. »
Alors le commandant qui, peu flatté de la besogne, ne cherchait qu'une occasion de se fâcher, m'adressa des