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LE MARQUIS DE ROCHEGHOUART

reproches hautains et amers ; il prétendit que ce que j'avais fait là n'était point dans mes ordres, et il reprit ma lettre de M. de la Vrillière, qui était sur la table : « Non, monsieur, lui répondis-je, cela n'y est pas; aussi n'est-ce pas moi qui ai ni désigné les lieux d'exil ni rempli les blancs; mais il était dans mes instructions secrètes de le dire à la personne de confiance qui a bien voulu s'en charger. La preuve que je n'ai fait que ce qui m'a été prescrit, c'est, monsieur, que je l'ai fait; car, à quelle fin m'aurait-on confié ces lettres de cachet, dont je n'ai certainement pas été le porteur pour mon plaisir? Sans cela, ces ordres eussent été remis à M. Lenoir comme tous les autres. »

Là-dessus, M. Lenoir prit la parole pour me défendre ; il représenta que le ministre l'avait prévenu de la commission dont j'étais chargé, que ces sortes d'ordres ne s'écrivaient jamais, qu'on les donnait verbalement à un honnête homme en qui on pouvait se fier, que je le méritais et que je devais être cru. J'ajoutai : « La preuve que je n'ai fait qu'exécutev mes instructions, c'est, monsieur, que, si je vous remettais ces. lettres de cachet avec les blancs remplis comme si je les avais reçus tels à Versailles, vous seriez obligé de m'en croire, et il vous serait impossible d'y rien changer. Ne vous faites point contre moi un titre de ma candeur et de la franchise de mon aveu. Si j'ai mal accompli ma mission, ceux qui me l'ont donnée m'en blâmeront; c'est à eux que j'en dois compte. »

M. Lenoir paraissait beaucoup souffrir de cet entretien; il chercha à m'excuser : a Non, monsieur, dis-je, non je ne veux point être excusé. J'ai raison, et M. le commandant n'exécutera pas mieux ses ordres que j'ai rempli les miens. »

Voyant ensuite que la colère du marquis durait toujours et que, ne pouvant répondre à mes raisons, il se rejetait sur l'opération elle-même, qui lui déplaisait, je lui dis : • Au reste, monsieur, daignez ne point déverser sur moi la mauvaise humeur que cette commission vous cause. Je ne suis

pas surpris que vous soyez affligé ; ce qui me semble étonnant, c'est que vous soyez irrité. Mon ministère est ici aussi passif gue le vôtre, et je suis bien sûr que votre mécontentement ne nuira point à l'exécution des ordres du Roi. — Voilà qui est bien, répliqua le marquis; je ferai là-dessus tout ce qui me conviendra. »

Je n'essuyai donc, dans cette entrevue, la seule que j'aie eue, à Aix, avec le marquis de Rochechouart, que des malhonnêtetés et des reproches. Je me levai gonflé de colère, mais affectant la plus grande tranquillité. M. de Rochechouart se remit à la cheminée sans faire un pas vers moi, sans me donner un signe d'attention. M. Lenoir me reconduisit jusqu'à la porte; et ce fut sur le seuil qu'il me dit en me serrant la main : a Cet homme-ci est bien faible pour la besogne : c'est une petite tète. Nous nous reverrons demain, et j'irai de bonne heure chez vous. — Vous avez été témoin, m'écriai-je, de la manière dont j'ai été traité; dois-je en rendre compte? — N'en faites rien, répliqua-t-il; au fond, il est droit, et je lui ferai sentir combien il a tort. »

J'étais encore au lit, lorsque, le lundi 30, on m'annonça M. Lenoir. H m'embrassa en disant: « Je ne suis pas étonné que vous n'ayez pas bien dormi. Notre homme n'est pas méchant, mais il est bien bète. Je suis à le recorder et à l'affermir. Vous vous êtes conduit à merveille; il n'y a pas le petit mot à dire. — Avec tout cela, monsieur, répondis-je, si je croyais qu'il eût la hardiesse de porter des plaintes contre moi, je manderais la vérité. — Non, reprit M. Lenoir, et je pense que vous le trouverez radouci, car je lui ai beaucoup parlé raison; mais imaginez la petitesse de cet homme qui veut entrer au Palais porteur des ordres du Roi, et commencer son discours par les blâmer et déclarer que c'est malgré lui qu'il les exécute. Je lui ai dit : « Monsieur le marquis, témoignez de la sensibilité; mais, au « Palais, ne soyez que l'homme du Roi et son représentant;

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