LE MARQUIS DE ROCHECHOUART
« parlez avec la dignité et le ton qui conviennent à votre place. »
J'eusse défié le marquis de suivre le conseil de M, Lenoir. Il m'avoua alors que M. de la Tour n'avait connu que la veille, et par lui-même, sa destitution de l'intendance ; que tout ce qu'il avait raconté jusque-là n'avait été que par conjecture et pour faire parler M. d'Albertas. Il ajouta que cela avait encore augmenté le dépit du marquis de Rochechouart, qui, vraisemblablement, lui avait appris, lors de mon courrier, tout ce qu'il savait, mais qui n'avait pu lui communiquer ce dont je n'avais pas été chargé de l'instruire : « Au reste, continua-t-il, croyez que ce n'est pas tant contre vous qu'il est en colère que contre le chancelier. Ohl pour celui-ci, il ne lui pardonnera jamais ».
MM. d'Albertas arrivèrent ensuite dans ma chambre, et y. reçurent la visite de M. Lenoir. Tout se traita avec franchise et honnêteté ; nous concertâmes tout ce qu'il y avait à faire pour le lendemain, convînmes de nous revoir l'après-midi, et nous séparâmes très contents les uns des autres.
Je passai la journée à l'hôtel d'Albertas, et n'en sortis que pour aller causer avec M. Lenoir. Quant au marquis, nous n'entendîmes point parler de lui : notre premier président ainsi que sa femme en furent assez piqués. On ignorait encore, dans la ville, l'arrangement définitif et la recomposition de la compagnie. Dix à douze membres de la nôtre étaient dans notre confidence; les autres, comme tout le peuple, sachant M. de Rochechouart toujours enfermé avec M. de la Tour et M. de Monclar, croyaient bonnement que le nouveau Parlement allait être formé au moins d'une partie considérable de l'ancien.
Une preuve que rien n'avait été plus raisonnable que
là distribution des lieux d'exil faite par M. d'Âlbertas, c'est que quatre de ces messieurs seulement, sur soixantequatorze, en ont réclamé un autre que celui où il les avait mis. L'un a demandé à aller à Arles, quoique par les instructions que j'avais transmises» le dimanche au soir, il eût été recommandé de n'en envoyer aucun dans la résidence d'une sénéchaussée; un autre jeune homme, qui n'avait point de terre et que M. d'Âlbertas avait placé dans celle de son père, a mieux aimé être dans celle de sa maîtresse; le troisième, très ardent fanatique, devait se rendre chez son beau-père, à deux lieues d'Aix; il a préféré habiter sa petite maison et son jardin situés dans le faubourg même de cette ville; le dernier .enfin, le bouillant M. de Gastillon, a voulu demeurer dans une bastide à la porte de Marseille, dont il essayait de soulever la sénéchaussée. Voilà les seuls changements que M. de Rochechouart ait faits. Je suis obligé d'appuyer sur ces détails., pour que l'on soit à portée d'apprécier les noirceurs que j'aurai bientôt occasion de raconter, mais qu'il m'était impossible de prévoir.
M. de Gastillon, premier avocat général du Parlement, négocia beaucoup pour qu'il lui fût permis de sonner le tocsin dans le discours qu'il devait prononcer : M. de Rochechouart trouvait tout très bon ; M. Lenoir exigea que le discours lui fût communiqué, et tempéra l'ardeur de cette tête exaltée.
Le lendemain matin, à huit heures, l'édit qui supprimait les anciens officiers du Parlement et en créait de nouveaux fut enregistré, chambres assemblées; cette cérémonie dura trois quarts d'heure; après quoi on procéda à la transcription de cet édit sur le registre, en présence de M. de la Tour, de M. de Monclar, de M. de Castillon et des deux commissaires du Roi. Le plus coura-