BROUILLE AVEC M. DE CAMBRAI. 29S
bureau. « Vraisemblablement, reprit-il, vous n'aurez pas le temps de vous en occuper. » Comme il y avait du monde, je ne voulus pas entrer en explication avec lui, mais je crus m'apercevoir que cette qualité de conseiller d'un nouveau parlement déplaisait; j'attribuai ce changement à l'esprit de parti et aux préjugés de faction.
Dès le lendemain, il envoya chercher ces papiers, et me manda qu'il était bien aise de travailler lui-même à son projet de Mémoire. J'allai le voir ; j'essayai de rompre la glace. Ce fut alors qu'avec une franchise sévère il me dit que je ne devais pas douter que mes liaisons avec le chancelier n'eussent prodigieusement déplu à tous mes amis; que je venais, par mon voyage, de justifier tous les propos tenus autrefois contre moi, et dont il n'avait d'abord rien cru; qu'accepter, dans ces circonstances, la charge de conseiller au parlement d'Àix, était me livrer à la haine des amis de M. de Choiseul, et que lui, son frère, ne pouvait plus désormais vivre avec moi sur le ton où nous avions été jusque-là.
Je répondis qu'avant d'être conseiller au parlement d'Aix, j'étais conseiller à la Cour des comptes de Provence, qu'il eût été déraisonnable à moi de me séparer de mon Corps, que l'abandonner dans cette occasion eût été, au contraire, m'afficher comme fanatique pour un parti, et qu'il savait lui-même que je n'avais jamais consenti à être d'aucun. « Je respecte monsieur votre frère, ajoutai-je; il n'a, cependant, jamais été mon protecteur, et vous n'ignorez pas que madame votre sœur me haïssait; mais quand je leur tiendrais par la reconnaissance, ne supposez pas qu'elle aurait jamais pu m' obliger à manquer ou à l'obéissance que je dois au Roi, ou à la fidélité que je dois à ma compagnie. Mes opinions, vous les connaissez; mes principes, je n'en ai point changé. Je vous dirai plus, car je vous regarde encore comme un ami : je
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n'ai point varié dans le jugement que je porte des personnes; mais j'ai fait ce que j'ai dû, et je l'ai fait de la manière que je le devais. — Vous le croyez, me répondit-il, eh bien t moi, je tous avertis que cela vous perd dans le monde, que vous n'y trouverez plus ni amitié ni confiance, et qu'en prenant, avec une mauvaise besogne, les engagements que vous venez de contracter, vous avez fait le sacrifice de tous vos anciens amis. » Ces expressions m'irritèrent : « Cela peut être, monseigneur, m'écriai-je, si mes anciens amis sont des fous et des enthousiastes! » Il m'arrêta : « Sont-ce des fous et des enthousiastes qui ont abandonné M. de Périgord? — Oui, monseigneur, si on l'a abandonné; mais j'en doute. — Vous ne savez donc pas à quel point sa famille a été révoltée contre lui? — Bel effet, monseigneur, des intrigues et de la chaleur des partis : la division des honnêtes familles. Eh bien t Eh bien t je ne verrai que des gens assez honnêtes et assez sages pour s'élever au-dessus de ces divisions. » L'archevêque répétait toujours : « Aht votre voyage, votre malheureux
voyage I que j'en suis fâché pour vous t L'esprit de vengeance
le marquis de Rochechouart des honnêtes gens dépouillés »
Au nom du marquis de Rochechouart, je rougis de colère : « Monseigneur, je me suis imposé silence sur le marquis de Rochechouart, ne me forcez pas à le rompre —
« Allons, me dit-il, il est trop tara pour vous donner des conseils, ils seraient inutiles; mais, croyez-moi, ne voyez plus que les amis du chancelier et les d'Aiguillon : ne vous exposez plus à paraître devant les autres. — Je vous entends, monseigneur, répliquai-je, Mme la comtesse de Gramont ne veut plus me recevoir. Eh bien t prévenez-la qu'il est inutile qu'elle me fasse fermer sa porte, je ne me présenterai plus chez elle. » Il ne me répondit rien, et je sortis outré de colère et pénétré de douleur.
J'avais toujours considéré la comtesse de Gramont comme la meilleure et la plus fidèle de mes amies; j'avais vu grandir ses enfants, dont un des précepteurs fut un