M™ DE GRAMONT ET SES ENFANTS
M. Michelet, et, plus tard, elle m'avait témoigné les inquiétudes qu'elle éprouvait sur leur compte. C'est à Marly, chez la comtesse de Noailles, qu'elle me confia, en pleurant, que Louvigny (1), son aîné, et sa fille (2), Mme d'Ossun, déjà mariée, étaient d'une effroyable bêtise. Je conviendrai qu'elle n'avait pas d'efforts à faire pour me le persuader. Rien ne me paraissait si béte que sa fille : quand, appelé chez Mme de Gramont pour lui annoncer la mort de son mari, et obligé de passer la nuit à son chevet, nous avions fait venir sa fille pour la lui apprendre, e|lle ne nous avait répondu que par un rire inconscient. Il fallut donc commencer par s'en défaire en la mariant de notre mieux. M. d'Ossun l'accepta pour son fils (3), à condition qu'il serait grand d'Espagne. Savezvous à quoi aboutit ce mariage? Le jeune d'Ossun, qui s'était résigné à être l'époux d'une imbécile, eut encore la douleur de se voir informer qu'elle ne voulait absolument pas coucher avec lui; la comtesse de Gramont le lui avoua elle-même. Le pauvre diable se dit alors : « Hé Ment je prendrai une fille; ma belle-mère n'avait que trop raison de réassurer que, de tous ses enfants, Dosté seule valait quelque chose, » Il y avait, dans ce temps-là, à l'hôtel de Soubise, un de ces bals où toute la jeunesse de Paris jouait un jeu monstrueux. La comtesse de Gramont me proposa d'y aller avec elle; les rues étaient pleines de carrosses et la nuit était très avancée quand
(4) Antoine-François de Gramont, né le 3 octobre 4752. — c La comtesse de Gramont doit faire présenter au Roi son fils. Elle a écrit & M. d'Aiguillon pour avoir une compagnie pour lui et n'a point eu de réponse. » (Journal de Moreau, 23 mars 4774.)
(2) Geneviève, née le 28 janvier 4750.
(3) Claude-Pierre-Hyacinthe, né le 2 février 4750, fils de Pierre- Paul, marquis d'Ossun, ambassadeur à Naples, à Stockholm et à Madrid, et de Louise-Thérèse Hocquart.
nous y arrivâmes. Nous parcourûmes, elle et moi, les salles, regardant par-dessus les épaules de tout le monde; nous découvrîmes M. d'Ossun qui jouait un jeu à perdre cent mille écus. Vous imaginez bien que la pauvre femme fit à son gendre, dès le grand matin, une bonne et importante leçon. Il faut rendre cette justice à M. d'Ossun : de ce moment, il a toujours vécu à merveille avec sa belle-mère; il goûta ses avis, et son premier soin fut d'aller donner congé à cette fille qu'il avait choisie pour se dédommager des rigueurs de sa femme. Ce qu'il avait promis à cette créature, il le lui paya et même au delà, à condition qu'elle se considérerait comme bien et dûment renvoyée.
Mais ce qui doit prouver la différence qu'il y a entre la bêtise de l'esprit et l'élévation de l'âme, le voici : ce Louvigny, que l'on trouvait si stupide, est aujourd'hui un des plus zélés et des plus fidèles serviteurs du Roi son maître; et cette pauvre Mme d'Ossun, si, comme je le crains, elle est déjà dans le sein de Dieu, est certainement morte comme une héroïne : lorsque nos effroyables bourreaux prirent le parti d'assassiner notre malheureuse Reine, ils ordonnèrent d'interroger, dans leurs procédures, toutes les personnes qui pouvaient avoir eu des relations avec elle, et l'on demanda à Mme d'Ossun, qui avait été sa dame d'atour, ce qu'elle eût fait afin d'éviter le sort destiné à sa maîtresse : « Ce que f eusse fait, répondit-elle, je me serais jetée à ses pieds pour obtenir d'elle l'honneur de la suivre! »
Pourtant, dans le mécontentement dont M. de Cambrai s'était fait l'interprète, je n'apercevais encore que l'effervescence des partis et l'effet de nos malheureuses divisions. J'interrogeai les physionomies, et je remarquai qu'effectivement la plupart de ceux avec qui jusque-là
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j'avais passé ma vie me traitaient avec la plus grande froideur; j'étais bien éloigné de soupçonner la trame malhonnête que Ton avait ourdie contre moi. Pendant l'espace de trois semaines, je me trouvai abandonné d'une foule de gens qu'autrefois je voyais sans cesse. L'avouerai-je néanmoins? ceux à qui j'en sus le moins mauvais gré furent la comtesse de Gramont et l'archevêque de Cambrai : ils mirent de la bonne foi dans leur rupture; ils déchirèrent l'amitié ; j'en rencontrai plusieurs autres qui aimèrent .mieux la découdre. Je regardai les premiers comme* des fous; les autres furent des lâches à mes yeux. Je n'ose nommer ceux que je pourrais placer dans cette seconde classe : il y aurait, sur cette liste» les plus honnêtes gens du monde; j'ai plaint leur faiblesse, et j'ai peut-être regretté leur société plus qu'elle ne valait. Je ne puis cependant me dispenser de mentionner ici Mme de Sarsfield, appelée auparavant Mme de Galliffet, avec qui j'étais lié depuis quinze ans de la plus intime amitié. Je l'avais connue chez Mme la comtesse de Gramont dont elle était amie, et j'avais pour elle une véritable confiance que je n'avais pas pour la comtesse. Mme de Sarsfield n'eut le courage ni de m'éconduire ni de me conserver : elle suivit le torrent; ce fut moi qui cessai de la voir parce que je fus indigné de ses ménagements mêmes; il me sembla que j'allais la haïr. Mais si l'amitié ne doit plus consoler ma vieillesse, la haine du moins n'en fera pas le tourment; si mes ennemis me l'avaient inspirée, je më croirais trop leur victime.
Je cherchai à me distraire par le travail. Il avait paru, pendant l'été de 1771, une brochure de M. de Lauraguais (1), intitulée : Le droit public de la France; il s'était
(1) Louis-Léon-Félicité, duc de Brancas, connu sous le nom de comte de Lauraguais, né en 1733, se distingua a la bataille de Gré-
permis de mettre son nom à une détestable rapsodie où il répétait, avec un air scientifique, tout ce que nos républicains avaient dit contre le gouvernement. En deux endroits de «cet ouvrage, il m'insultait malhonnêtement, et M. de Montesquiou (i) me montra en 1771, chez M. le marquis de Lévis (2), à Gompiègne, une note ou ce fou, qui s'était expatrié, faisait plus qu'attaquer mes principes ; il maltraitait ma personne. Quelques amis m'avaient conseillé de traîner un peu dans la boue l'auteur et son beau système. J'avais composé un petit ouvrage qui eût égayé le public à ses dépens, et qui cependant renfermait des vérités utiles. Je voulus le revoir quand je fus revenu de Provence; je le retravaillai encore; mais je réfléchis que je n'étais plus h l'âge où la Lettre du chevalier et les Cacouacs étaient de saison : je trouvai M. de Lauraguais un adversaire qui ne valait pas trop la peine que je me colletasse avec lui, et mon voyage de Provence même m'avait ôté toute envie de rire.
J'effaçai donc de mon ouvrage et le nom de M. de Lauraguais, et tout ce qui pouvait le regarder, et les plaisanteries que j'y avais placées; je ne conservai que les recherches. J'avais beau jeu sur cela, car je n'avais
velt, quitta la carrière militaire pour se livrer aux sciences et aux lettres, se lia avec Voltaire, ne réussit pas comme auteur dramatique, s'occupa de médecine et de chimie avec son ami Lavoisier, adopta les idées de la Révolution, fît de l'opposition & tous les gouvernements, et n'en fut pas moins nommé pair de France en 1814, & la Restauration. Il mourut en 1824. Sa femme avait été guillotinée en 1793.
(1) Anne-Pierre, marquis de Montesquiou, né en 1739, mort en 1798. Lieutenant général, puis, en 1780, maréchal de camp, membre de l'Académie française en 1784; député de la noblesse en 1789 et général en chef de l'armée du Midi en 1792.
(2) François-Gaston, duc de Lévis, né en 1720, mort en 1787, maréchal de France, compagnon d'armes de Montcalm au Canada, gouverneur de l'Artois.