‹ Mes souvenirsChapitre 148 sur 207 · ESSAI HISTORIQUE ET MORAL, ETC · texte numérisé non relu

ESSAI HISTORIQUE ET MORAL, ETC

jamais interrompu mon grand travail sur l'histoire, que je remettais toujours par parties à M. de la Vauguyon, pensant le remettre à M. le Dauphin. Je tirai de mes portefeuilles tout ce qui pouvait terrasser le système républicain, dont M. de Lauraguais avait essayé d'être le champion, et j'eus bientôt en état de paraître deux volumes que j'intitulai : Essai historique et moral sur la nature du gouvernement français sous la première et sous la seconde race de nos Rois, et sur les causes des révolutions que le pouvoir a essuyées.

Les relations que j'avais eues avec M. le chancelier, depuis quelques mois, m'avaient fait connaître un homme en qui il avait beaucoup de confiance, et auquel il s'en rapportait pour tout ce qui intéressait la librairie : cet homme était M. Le Brun, alors inspecteur du domaine et demeurant à la chancellerie. Il me sembla nécessaire de lui communiquer cet ouvrage, prévoyant qu'il pourrait m'être fort utile si, comme j'en avais le désir, je le donnais à l'impression. Le Brun le lut et m'en adressa les plus grands éloges. Je demandai donc un censeur en règle ; celui-ci non seulement approuva cette production, mais écrivit au bas son approbation en des termes qui, peut-être exagérés, n'excitèrent que trop, dans la suite, l'attention de M. le chancelier. Je reviendrai bientôt làdessus.

Le second conseil de M. le comte de Provence sô tint au commencement de décembre : c'était le premier auquel j'assistais. Le prince m'avait très bien accueilli à mon retour de Provence. Je ne crus pas devoir laisser dégrader ma place de premier conseiller, et comme j'étais le seul des premiers officiers qui n'eût pas été entendu lorsque M. de la Vauguyon avait présenté au prince son règlement, je pris la liberté de réclamer contre l'article qui accordait aux secrétaires des commandements la pré-

séance sur moi. Le prince reçut ma réclamation et me permit de lire mon Mémoire au conseil ; l'un des secrétaires des commandements, M. de Dangeul, eut l'imprudence de répliquer immédiatement et gâta sa cause en battant la campagne. Je priai moi-même qu'on lui donnât le temps de répondre par écrit; alors les secrétaires des commandements ne cherchèrent plus qu'à différer» et il se passa plusieurs conseils sans qu'on pût les forcer à lire leur Mémoire ; ils se fondaient sur l'autorité du règlement que j'attaquais et disaient : « C'est chose jugée. » Le prince écarta cette fin de non-recevoir et voulut que la question fût traitée au fond. Je m'étais flatté de la faire décider dans le conseil; je m'appuyais, pour cela, sur un article du règlement même, et je désirais d'autant plus avoir le conseil pour juge, que tous ses membres me paraissaient persuadés de mes bonnes raisons et connaissaient les monuments historiques que j'avais en ma faveur. Mais les secrétaires des commandements, qui voient tous les jours le prince dans son intérieur, intriguèrent et lui firent suggérer, par tous leurs amis, qu'il devait prononcer lui-même sans consulter le conseil. Enfin, au bout de plus de six mois, ils lurent leur Mémoire ; je demandai la permission d'y répondre sur-lechamp, et je parlai pendant près de trois quarts d'heure, sans que le prince parût s'ennuyer. Si ma cause eût été mauvaise, je l'eusse perdue sans ressource, car je n'avais pour moi que mes raisons. Le prince était trop juste pour me condamner; il n'osa pas non plus condamner ses secrétaires des commandements : il arrêta que nous conserverions la place que nous occupions, mais par provision seulement, et jusqu'à ce qu'il jugeât définitivement la question. Il se fonda sur ce qu'au conseil du Roi, celui qui a pris une fois son rang n'en descend point. Il savait

MÉMOIRE SUR LES DROITS DU 1er CONSEILLER. 301

cependant bien que c'était mon voyage de Provence qui m'avait empêché de faire valoir mes droits dès la première séance. Quoi qu'il en soit, il crut par là ménager tout le monde; mais une preuve aussi qu'il ne prétendit pas décider contre moi, c'est que, dans la suite, M. de Dangeul ayant vendu sa charge, et son successeur ayant voulu se placer au conseil au-dessus de moi, je l'arrêtai; le prince, à qui je représentai que sa décision n'avait été que provisoire et laissait, par conséquent, nos droits en suspens, ordonna que je prendrais ma séance au-dessus de ce nouveau venu. Comme je tenais à assurer le droit de ma charge, et que le plus fort de tous les provisoires sera tôt ou tard celui de la raison, j'ai fait imprimer mon Mémoire, avec l'autorisation du prince; l'affaire sera donc tout instruite lorsqu'on désirera la juger, ce qui n'est plus guère intéressant pour moi : toutes Ces choses se sont passées à plusieurs mois de distance. Je reviens au commencement de l'année 1772 et aux suites de mon voyage de Provence.

Dans les premiers jours de janvier, une honnête et digne femme nommée Mme Ledroit, qui rassemble, tous les soirs, chez elle, la meilleure compagnie de Paris, me dit dans une visite où nous nous trouvâmes tête à tête : « Je suis trop de vos amis pour ne pas vous informer des histoires que Von débite sur votre compte. Il en court une affreuse qui n'est pas vraisemblable. Qu'est-ce que cette aventure des lettres de cachet de Provence que Von vous met sur le corps? »

Je lui témoignai la plus vive reconnaissance et lui contai simplement l'histoire de mon voyage. « Voilà qui est net, reprit-elle, je comprends cela. Eh bien! sachez donc ce que rapportent tous vos ennemis^ et ce qu'ils osent donner comme très certain : ils prétendent que vous n'êtes arrivé en Provence que vour satisfaire vos vengeances particulières, que

vous vous êtes fait remettre des lettres de cachet en blanc, que vous avez rempli ces blancs de lieux déserts, de rochers inhabitables, que ces malheureux étaient perdus sans M. de Rochechouart qui a substitué, aux lieux que vous aviez indiqués, des habitations plus humaines. »

Je tremblais de colère en entendant ces atrocités, et Mme Ledroit, qui savait mieux que personne combien j'étais incapable de cette horreur, crut devoir me rassurer. « Non, madame, non, je n'ai aucune inquiétude sur ces propos, et si le marquis de Rochechouart n'est pas le plus méchant et le plus hypocrite des hommes, j'aurai la preuve de la fausseté de ces horribles calomnies. Ce qui m'irrite, ce qui me confond, c'est qu'il y ait des hommes assez abominables pour les inventer. » Je sortis plein de gratitude, mais fort agité; j'avoue qu'il me venait, malgré moi, <Jes soupçons contre M. de Rochechouart. Je me rappelais cette liste qu'il avait refusé de me rendre : « Cependant, pensais-je, il faudrait qu'il fût un grand scélérat; cela ne peut pas être. »

Dès le lendemain matin, je commençai à écrire un Mémoire, que je comptais adresser à tous les ministres, pour me plaindre de cette calomnie, pour demander que Ton vérifiât les faits qui m'étaient imputés, et que Ton obligeât le marquis de Rochechouart à s'expliquer. Avant de l'envoyer, j'allai voir M. Lenoir : témoin de ce qui s'était passé, il me devait le plus ferme témoignage. Je lui racontai ma conversation de la veille, je lui montrai mon Mémoire. « Personne, me dit-il, n'est plus en état d'attester les faits que moi : j'y étais présent; soyez sûr que je parlerai. Je vous ai mandé moi-même, à mon retour de Provence, combien les ministres étaient contents de vous. — // ne s'agit pas ici des ministres, monsieur, lui répondis-je; il est question du public, et c'est à toute la terre qu'il faut parler. » Il me parut indigné de cette atrocité, et il lui échappa de s'écrier :

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