NOIRCEUR DE M. DE ROCHECHOUART
a Vous verrez que c'est la bêtise du marquis de Rochechouart qui a donné lieu à ce mauvais propos. — Qu'appelez-vous, monsieur \ la bêtise? s'il a répandu ce bruit, c'est un monstre. — // n'en est pas capable, répliqua M. Lenoir. — Expliquez-vous donc sur cette bêtise; je n'en ai point connu de lui qui pût avoir de telles suites. — Eh bien! reprit-il, il faut donc vous l'apprendre; je ne vous l'ai pas dit jusqu'ici parce que vous n'aviez déjà que trop de sujets d'être irrité. D'ailleurs, je n'ai pas pu prévoir que les choses en viendraient là. Vous saurez donc qu'après que vous eûtes remis à M. de Rochechouart les lettres de cachet, il tint conseil avec ses amis, M. de Monclar, M. de Castillon et autres; on lui persuada que les noms des lieux d'exil, remplis d'une main qui n'était pas celle de son secrétaire, lui feraient le plus grand tort en prouvant que le ministre n'avait pas eu une confiance entière en lui. On l'engagea donc à faire gratter ces noms; mais comme ils étaient pourtant ceux des lieux où tous ces messieurs désiraient être envoyés, on parvint également à le convaincre qu'il devait faire récrire ces mêmes lieux par son secrétaire. Il donna dans ce piège; j'eus beau m'y opposer, non que j'en prévisse les suites, mais parce que je trouvais cette attention petite et capable de consumer un temps précieux. Le marquis en crut ses conseils, et on passa la nuit à enlever, sur chaque lettre de cachet, les noms qu'avait écrits le copiste de M. d'Albertas, et à y faire récrire ce même nom de la main du secrétaire de M. de Rochechouart. Vous jugez bien que, lorsque ces exilés ont vu les lettres de cachet ainsi grattées et rechargées, ils ont pu s'imaginer que le lieu dont le nom avait été effacé était inhabitable; en un mot, ils ont pu penser et dire tout ce qu'ils ont voulu. »
« Et vous appelez cela une bêtise, monsieur! je le nomme, moi, une noirceur, et M. de Rochechouart en était complice puisqu'il refusa de me rendre cette liste, que vous lui demandâtes de ma part, et qui ferait aujourd'hui ma justification. — Non,
il ne l'était pas, me répondit M. Lenoir, je vous en suis garant; si d'autres ont eu l'intention de vous faire cette méchanceté, ou peut-être au chancelier, il n'en a été que l'instrument très passif; voilà ce que c'est que d'être très borné par l'esprit, et en même temps enthousiaste par la tête. » Je me fâchai ensuite contre M. Lenoir de ce qu'il ne m'avait point averti de tout cela. Enfin, je me calmai, et, raisonnant avec plus de sang-froid, je me fixai au parti le plus honnête.
Je sentis, en effet, que, si je portais mes plaintes au ministre, il fallait nécessairement que je risquasse de causer au marquis de Rochechouart le plus grand tort ; il fallait que je découvrisse cette altération très inutile des lettres de cachet, que M. Lenoir appelait une bêtise, mais qui pourrait bien être regardée, parles ministres, comme une méchanceté, pour ne rien dire de plus. Je me souvins de toutes mes anciennes liaisons avec ses amis, avec ses parents, avec sa femme, et j'éprouvai une vraie satisfaction lorsque j'eus pris la résolution de triompher du ressentiment le plus juste et, j'ose l'avouer, le plus violent.
Je dis à M. Lenoir : « Je conserverai mon Mémoire, mais je ne le donnerai point ; j'écrirai au marquis de Rochechouart et lui demanderai la satisfaction qui m'est due. » M. Lenoir me loua, m'assura qu'il se joindrait à moi et écrirait aussi.
Dès l'après-midi, il m'envoya son projet de lettre ; je n'en fus pas content; j'en fis un autre qu'il trouva trop vif et qu'il me renvoya. Le lendemain matin, je me rendis chez lui, lui montrai la lettre que j'adressais au marquis. La sienne, que j'approuvai, et la mienne furent cachetées séparément, mais partirent ensemble. Nous nous réunissions l'un et l'autre pour réclamer cette liste qui imposerait silence à la calomnie. Je prévins, en même temps, M. d'Albertas de toute cette noirceur, et lui transmis une copie de ma lettre à M. de Rochechouart.