RÉPONSE DE M. DE ROCHECHOUÀRT
Le marquis de Rochechouart me répondit d'Avignon, le 24 janvier. Voici les premières lignes de sa lettre : « Je vous envoie, monsieur, une copie collationnée de la liste que vous m'avez redemandée; je n'aurais jamais pensé que cette pièce pût être d'aucune utilité, mais je me félicite de l'avoir retrouvée, puisqu'elle peut servir à vous justifier d'une imputation aussi atroce que celle que vous me mandez que l'on fait courir sur votre compte, et à laquelle je n'ai certainement aucune part. » Il ajoute, sur la fin de cette lettre, que je n'aurais pas dû être plus troublé des bruits répandus contre moi qu'il ne l'avait été lui-même par les différents avis qui lui étaient revenus, que je cherchais à le desservir. Cette fameuse liste était effectivement jointe à sa réponse. U écrivit aussi à M. d'Albertas, qui m'adressa une copie de sa lettre, et traita de calomnie tout ce que l'on avait débité à mon sujet.
Je suis naturellement bon et facile; ces lettres m'apaisèrent. Je dis : Le marquis de Rochechouart est un bonhomme ; M. Lenoir a raison, il n'est que borné ; et j'imputai tout à ce vilain Monclar qui lui avait fait faire, bien à dessein, une chose capable de perdre ou moi ou le commandant de Provence lui-môme.
Je montrai donc cette lettre et ma liste à Mme Ledroit et à ceux de mes amis que je rencontrai ; mais l'honnêteté me prit encore ici à la gorge : je ne voulus pas provoquer un trop grand éclat; je n'allai pas, de maisons en maisons, conter cette histoire, monument déplorable de la méchanceté et de l'intrigue ; je crus qu'il m'était impossible de la rendre très publique, sans publier aussi une bêtise du commandant qui eût pu lui faire le plus grand tort, ou laisser soupçonner, du moins, qu'il avait été de moitié dans une atrocité. Je savais d'ailleurs qu'il reviendrait bientôt à Paris, et je ne doutais pas qu'il ne me rendît hautement justice. Je ne parlai donc de cette aventure à
aucun ministre, excepté au seul M. Bertin, qui ne pouvait jamais être dans le cas de nuire au marquis de Rochechou art, et qui, par l'honnêteté de son âme, devait écarter toute espèce de crainte là-dessus. Je fis aussi mes confidences à Mme la comtesse de Noailles, qui n'aime ni ne hait, et dont l'âme ne reçoit guère de traces profondes.
Je me livrai alors plus tranquillement à mes travaux ; mon ouvrage intitulé : Essai historique et moral sur la nature du gouvernement français , etc., avait été, comme je l'ai dit, approuvé parle censeur ; je l'avais donné à une librairie qui demanda la permission de l'imprimer; mais le chancelier apprit qu'il était de moi et, sur l'étiquette du sac, le raya de la liste des ouvrages pour lesquels on sollicitait le privilège. Je ne fus pas extrêmement surpris de ce dégoût : depuis le mois de janvier, je m'apercevais à merveille que j'étais rentré avec lui dans mon ancien état. M. Lenoir en était aussi logé là. Quand j'allais entretenir M. le chancelier des affaires de ma compagnie, il me recevait froidement et quelquefois avec impatience ; il ne voulait plus que les intérêts du Parlement passassent par mes mains. J'écrivis donc à M. d'Albertas que dorénavant il s'adressât directement à lui, et c'est ce qui eut lieu. M. le chancelier était bien éloigné d'avoir les talents, le génie, le courage et les ressources de M. de Choiseul; mais il lui ressemblait en un point, il lui fallait des âmes damnées : je n'ai jamais consenti à l'être de personne, et si j'avais eu à m'attacher à quelqu'un par la confiance et l'amitié, je n'eusse point choisi le chancelier.
Au surplus, la grande affaire que je traitais alors pour ma compagnie me mettait beaucoup plus en relation avec le contrôleur général qu'avec tout autre ministre. Je m'occupais à faire liquider et rembourser les offices et les dettes de l'ancienne Chambre des comptes, c'est-à-