DEFIANCE DU CHANCELIER
dire à faire rendre à mes confrères, qui servaient bien le Roi, une partie considérable de leur patrimoine qui était fort en l'air. Cela me causa beaucoup d'embarras et de fatigues ; je suis enfin parvenu non seulement à obtenir la liquidation de leurs fonds, mais à faire recevoir pour comptant leurs quittances de finance, dans un emprunt ouvert par la Provence et uniquement destiné à ce remboursement.
Mes liaisons de travail avec le contrôleur général, les bontés que me témoignait M. le duc d'Aiguillon, surtout mon dévouement à M. Bertin, me livrèrent donc de nouveau aux défiances de M. le chancelier; ou plutôt, dès qu'il ne pensa plus avoir besoin de moi, il ne me dissimula point un éloignement qu'il avait cru devoir masquer pendant quelque temps. Bientôt je cessai de le voir, parce que je ne vois que ceux dont je suis bien accueilli.
A la fin du carême, M. le marquis de Rochechouart vint à Paris, et, peu après, j'appris que les mauvais propos recommençaient sur mon compte. Ce fut Mme la comtesse de Noailles qui eut la bonté de m'avertir que le marquis de Rochechouart et tous ses amis se plaignaient de moi. Je résolus d'écrire au marquis une nouvelle lettre, mais auparavant j'engageai ma femme à aller chez quelques amis de M. de Rochechouart ; je dressai un Mémoire des faits que j'ai déjà exposés; je la priai de le leur communiquer; je le montrai moi-même, ainsi que les lettres du commandant, au marquis de Chastellux, qui me trouva parfaitement justifié et parut sensible à l'injustice des méchants acharnés à me diffamer.
Ma femme demanda un rendez-vous à Mme de Périgord : elle se douta de quoi il s'agissait et l'éluda. Il fallut se contenter de voir la comtesse de Talleyrand, qui est amie du marquis et de la marquise de Rochechouart; Mme Moreau
essaya de lui faire sentir l'obligation où ils étaient de donner à toutes ces horreurs le démenti le plus authentique, mais elle fut très surprise et très fâchée de l'air de hauteur, de froideur et même d'aigreur avec lequel la comtesse de Talleyrand la reçut. Celle-ci prit le parti de M. le marquis de Rochechouart, et, sur les plaintes de la manière dont il m'avait accueilli à Marseille et à Aix, l'abbé de Ghamillard, qui était chez elle, eut la hardiesse de répondre que le marquis avait été en droit de me regarder comme un espion.
Ce mot mit ma femme en fureur; elle savait que je lui avais remis, à mon arrivée, des lettres de créance de tous les ministres et quelques-uns des ordres qui lui étaient envoyés ; cette imputation, si elle était du marquis, était donc d'une atrocité et d'une mauvaise foi impardonnables ; elle éclata, et s'adressant à la comtesse de Talleyrand : « Vous abusez tous de la bonté et de l'honnêteté de mon mari; il perdrait M. le marquis de Rochechouart s'il contait tous les faits et surtout l'altération des lettres de cachet : lisez au moins ce Mémoire. » Le marquis de Chastellux venait d'entrer, et le parcourait pendant ce temps-là une seconde fois; j'arrivai moi-même; je me joignis à MmeMoreau, et le marquis de Chastellux fut d'avis que M. de Rochechouart ayant fait le mal devait le réparer. Mme de Talleyrand s'écria : « Que voulez-vous qu'il fasse? Il vous a écrit; je ne sais pas pourquoi il faudra toujours reparler de cette affaire. — Oui, madame, il faut en reparler, interrompit ma femme, jusqu'à ce que M. de Rochechouart ait parlé lui-même hautement et comme il convient. Je le verrai, moi, et je ne le quitterai point qu'il ne se soit exécuté. » Elle était, en disant cela, tremblante et rouge comme un coq. Elle se leva; Mme de Talleyrand ne fit pas seulement mine de la reconduire, et nous sortîmes.