VOYAGE DE FONTAINEBLEAU
peu de temps avant le départ pour Fontainebleau; sur-lechamp, et sans le lire, il le renvoya à Le Brun, en le chargeant de l'examiner. Celui-ci ne me cacha point qu'il avait l'ordre d'en faire son rapport ; il promit de me le rendre à Fontainebleau, et me laissa espérer que je serais content. Je devais l'être s'il eût été de bonne foi, car, comme je l'ai dit, il connaissait déjà cet ouvrage et m'en avait paru très satisfait, mais on lui avait probablement recommandé de changer d'avis, et il me trompait.
On partit pour Fontainebleau au commencement d'octobre; je ne m'y rendis que vers le 15, parce que je désirais surveiller un peu les ouvriers qui travaillaient à la nou- ' velle bibliothèque de Mme la Dauphine. On la plaça, par son ordre, dans un cabinet à côté de sa chambre à coucher; elle n'a été dorée que depuis, mais elle fut du moins construite pour son retour.
Pendant mon séjour à la Cour, je suivis M. Le Brun; je lui demandais très souvent des nouvelles de mes manuscrits; il m'adressait tantôt une critique, tantôt une autre, et je voyais bien qu'il cherchait querelle à l'ouvrage. Cela me conduisit presque jusqu'à la fin du voyage. Enfin, il me prévint qu'il avait écrit son rapport, et qu'il se disposait à le remettre à M. le chancelier ; mais il ne voulut pas me le montrer. J'allai chez celui-ci immédiatement après son dîner ; quand les parties furent terminées, il m'introduisit dans son cabinet pour me signifier que mon ouvrage, qu'il n'avait point lu, ne serait point imprimé'; il prit son grand air sec pour m'exagérer les chicanes de mauvaise foi que Le Brun m'avait faites sur quelques expressions. Ce dernier m'avait toujours dit qu'au moyen de petites corrections l'ouvrage paraîtrait; le chancelier trancha le mot : il me refusa net, et, probablement pour me mortifier, il ajouta que ma manière de présenter l'histoire aux
princes était dangereuse, que je les portais à douter de leur pouvoir, que j'affaiblissais les titres de leur autorité. On verra plus loin combien cette objection est contraire à celle qui a été formulée lorsque j'ai publié mon plan d'histoire; mais Tune et l'autre m'ont été faites sans franchise et par des gens de partis opposés. J'en conclus que je pouvais bien avoir raison, puisque j'étais dans le milieu.
J'avoue que ce refus du chancelier m'affligea amèrement; je jugeai que je le rencontrerais toujours sur mon chemin, et je pris la résolution ferme de me soustraire à sa férule, s'il y avait moyen. Dans mon désespoir, je m'adressai à M. de Boynes, à qui j'avais confié mes vues sur l'impression ; je lui apportai mon manuscrit que M. le chancelier m'avait rendu; je le conjurai de le parcourir pour me dépiquer. Il s'y engagea et me tint parole. En me le remettant ensuite, il me dit « qu'il ne concevait rien à la mauvaise humeur du chancelier, parce que, s'il l'était, il me prierait lui-même de donner mon ouvrage au public, bien persuadé que ce serait le meilleur moyen de consolider sa besogne parlementaire en réunissant, par des principes communs et évidents, tous ceux que tant de malheureuses intrigues et tant de fausses opinions avaient éloignés les uns des autres » .
Je retournai à la campagne, et, dès que Mme laDauphine fut rentrée à Versailles, j'allai recevoir ses instructions pour l'arrangement de sa bibliothèque. Elle me donna rendez-vous au sortir de son dîner; je fus exact et montai à l'ancienne bibliothèque; les garçons de la chambre, par son ordre, déménageaient les livres; je les arrangeai moimême dans leurs corbeilles, et une chose que je ferai remarquer ici, c'est que je me rappelle très bien y avoir mis cet ouvrage que j'avais composé pour elle, en 1770, intitulé : Bibliothèque de Mme la Dauphine; il est le seul que