DEPOT DE MES MANUSCRITS AUX AFFAIRES ÉTRANGÈRES
loppés, j'imaginai qu'il répondrait publiquement ai^x petites charités secrètes que M. le chancelier et Le Brun, son favori, pouvaient me prêter. Je formai aussi le dessein de soustraire à l'avenir mes ouvrages à leur police despotique. Voici comment je m'y pris :
Lorsque au milieu du mois de décembre nous fûmes revenus à Paris, je commençai par faire faire de belles copies de cet ouvrage que je revis avec le plus grand soin. J'avais conté à M. Bertin la mortification que j'avais reçue de M. le chancelier; cette confidence avait été l'effet de l'attachement et de la reconnaissance. Celle que j'en fis à M. le duc d'Aiguillon fut l'effet de la politique. Ne pouvant être l'ami du chancelier, dont je n'avais jamais consenti à être la créature, je cherchai du moins à devenir le protégé du duc d'Aiguillon, car, si je m'étais interdit les partis, les liaisons, du moins, m'étaient permises. Je communiquai d'abord ce premier discours à tous les ministres du Roi ; il y avait déjà longtemps que M. le duc de la Vrillière le connaissait et avait bien voulu en faire l'éloge; je le fis h^e à M. Bertin, à M. de Boynes, à M. le duc d'Aiguillon : tous Je trouvèrent excellent.
Je représentai à celui-ci qu'ayant composé pour l'éducation des princes plusieurs ouvrages qui traitaient du droit public et de la politique, et continuant encore, pour l'usage de M. le Dauphin, un grand travail destiné à lier à notre histoire ces deux sciences ainsi que la morale qui en est la base , je devais souhaiter que mes manuscrits fussent conservés pour l'instruction de la postérité royale ; j'ajoutai que le dépôt où ils seraient le mieux placés était celui de son département, chargé de la garde des monuments les plus importants de notre histoire; je témoignai enfin, à ce ministre, combien il me serait agréable de voir les ouvrages de ma vieillesse dans un département auquel
j'avais autrefois consacré les premiers essais de ma plume qui valussent la peine d'être cités.
Le ministre jugea que mes raisons étaient bonnes, m'engagea à les lui écrire, et me promit de mettre ma demande sous les yeux du Roi. Gomme je désirais avant tout qu'il eût parcouru mon ouvrage, et que je tenais à ne pas me borner à cette unique requête, j'attendis encore quelque temps. — (C'est à cette époque que j'achetai, au vicomte de l'Hôpital, la petite terre de Chambourcy (1), située entre Saint-Germain en Laye et Poissy.) — Mais , lorsque, dans les premiers jours de mars 1773, M. le duc d'Aiguillon m'eut dit : « Je vous ai lu, j'ai été très content; V embarras ne sera pas de vous faire imprimer, je m'en charge; tâchez seulement d'avoir l'approbation » ; je lui écrivis deux lettres, l'une le 8, l'autre le 12 mars. Par la première, je demandais que le Roi me permît de déposer tous mes manuscrits aux Archives des affaires étrangères; par la seconde, en lui envoyant le manuscrit de mon premier discours, intitulé : Leçons de morale, etc., que j'avais eu soin de munir de l'approbation d'un bon censeur, je sollicitais du Roi l'autorisation de le faire imprimer à Versailles, à la typographie des Affaires étrangères.
Mes deux lettres furent effectivement mises sous les yeux du Roi, et le ministre m'adressa, le 18 du même mois, la lettre la plus honnête et la plus obligeante pour m'apprendre que Sa Majesté m'accordait l'une et l'autre grâce ; il m'exhortait, de sa part, à continuer un travail si utile.
A la fin de mars, je portai donc à l'imprimerie des
(1) Cette propriété, acquise par Moreau en février 1773, lui coûta près de cent mille francs; il ne s'y installa qu'en 1781, car, lorsqu'il traita avec le vicomte de l'Hôpital, la maison tombait en ruine, et les travaux de reconstruction, commencés en 1776, ne furent terminés que cinq ans après.