LE JEUNE DUC DE LA VAUGUYON
Affaires étrangères mes Leçons de morale, de politique et de dr où public, tirées de V Histoire de France et rédigées par l'ordre et d'après les vues de feu M. le Dauphin pour l'éducation des princes ses enfants. Tel fut le titre que je donnai à mon livre; je plaçai en tête un simple avertissement, dans lequel je racontais naturellement ce qui avait amené la composition de cet ouvrage. Je n'avais point encore songé à le dédier à Mgr. le Dauphin; je m'étais contenté de lui demander et d'en obtenir la permission de le publier ; et en lui présentant au mois de janvier, suivant mon usage, mon travail de six mois, je lui avais fait lire cet avertissement qu'il avait approuvé.
Le volume était imprimé à Pâques, et on avait déjà relié en maroquin une partie des exemplaires destinés aux présents, lorsque M. le duc de la Vauguyon (i), qui venait, je ne sais comment, d'apprendre que l'on m'imprimait, m'arrêta aux Tuileries pour s'informer où j'en étais; je lui répondis avec sincérité, je lui dis même qu'il serait satisfait de la manière dont j'avais parlé de son père dans mon avertissement. Il me témoigna le désir de le voir; il m'accompagna chez moi et je le lui confiai. Je fus bien surpris quand, le lendemain, je reçus de lui une lettre qui me priait de tout suspendre. Le surlendemain, j'en reçus même une de M. Sémonin (2), premier commis des
(1) Paul-François de Quélen, duc de la Vauguyon, fils de l'ancien gouverneur des princes, né en 1746, mort en 1828. Diplomate et ministre, émigra, rentra en France en 1805, et fit partie de la Chambre des pairs sous la Restauration.
(2) Sémonin, premier commis aux affaires étrangères, jadis créature de M. de Choiseul, mais très honnête homme, m'a toujours paru très impartial. Il est très instruit; il a été sept ans consul en Italie, sept ans au Portugal, et il m'a conté des particularités très intéressantes de l'affaire des Jésuites : l'assassinat du roi de Portugal, du 2 septembre 1758, serait effectivement leur ouvrage ainsi que l'émeute de Madrid en 1766, dans laquelle il a, dit-on, été prouvé,
Affaires étrangères, qui me communiquait Tordre donné par M. le duc d'Aiguillon, pour qu'on ne délivrât aucun exemplaire jusqu'à ce que je fusse d'accord avec M. le duc de la Vauguyon. Ce dernier arriva bientôt chez moi; il se plaignit de mon avertissement et du titre démon ouvrage : de celui-ci, parce que je présentais ce travail comme ayant été composé par les ordres et d'après les vues de M. le Dauphin ; et de celui-là, parce que j'y répétais à peu près les mêmes choses. Il soutint que j'enlevais parla à feu M. de la Vauguyon, son père, l'honneur qui lui était dû, que ce plan avait été imaginé par lui, que M. le Dauphin n'y avait eu aucune part et que, pour lui, il ne consentirait jamais à la publication de mon ouvrage, si je ne substituais à mon avertissement celui qu'il m'enverrait sous peu de jours. Il allait s'enfermer à Chaillot avec sa femme et
par des informations, que le projet était d'assassiner le roi d'Espagne le jeudi saint pendant les stations. Au reste, on ne connaît ces informations que par ouï-dire. Il est certain qu'ils étaient ennemis, à Lisbonne, du ministre don Joseph de Carvalho, et à Madrid, de don Gregorio d'Esquinachio, qui était aussi le ministre et le favori du Roi. Ils avaient, en Portugal, essuyé le bref de réformation de Benoît XIV, qui leur avait interdit le commerce, et à Madrid, ils avaient perdu un fameux procès, qui durait depuis cent ans, sur les droits de douane qu'ils refusaient de payer pour les marchandises de leur commerce. On exigeait même d'eux tous ces droits accumulés depuis de longues années : inde irœ. Chose étrange, Sémonin m'a assuré avoir vu un homme qui avait entendu le Père Malagrida, passant au coin des rues, annoncer pour le 2 septembre 1758 la fin des maux de la religion.
La cour de Lisbonne avait d'abord demandé à la cour de Rome un bref portant permission de faire le procès aux religieux coupables. Le Pape F avait refusé, disant que le Roi n'en avait pas besoin pour juger ses sujets de quelque état qu'ils fussent. Le roi de Portugal avait insisté parce qu'il ne croyait pas pouvoir choquer sûrement les préjugés de son pays, et avait demandé le bref pour lui et pour sa postérité. Le Pape consentit alors à l'accorder et, chose singulière, ne voulut l'accorder que pour la personne du Roi et pendant sa vie. Le roi de Portugal n'en voulut point comme cela ; et cette brouillerie a duré plus de dix ans. Pendant ce temps-là, les Jésuites ont été livrés au Saint-Office et Malagrida fut brûlé. (Journal de Moreau.) .