‹ Mes souvenirsChapitre 159 sur 207 · DÉMÊLÉS AVEC M. DE LA VAUGUYON · texte numérisé non relu

DÉMÊLÉS AVEC M. DE LA VAUGUYON

ses enfants qui devaient être inoculés; c'est de là qu'il se proposait de me l'expédier. On pense bien que j'opposai à cette prétention une contradiction très vive. J'ai conté, dans le cours de ces Mémoires, la manière dont les faits s'étaient passés; je les lui rendis; je ne pouvais les lui rappeler, car il était fort jeune en 1764, et n'avait entendu parler de mon travail que quand je le repris en 1767. Il affecta de ne rien croire de tout ce que je lui disais; je m'engageai pourtant à attendre, et je me flattai que M. le duc d'Aiguillon m'aiderait à vaincre un obstacle auquel j'avais été loin de songer.

L'avertissement de M. le duc de la Vauguyon ne me vint qu'au bout de quinze jours, malgré toutes mes instances. Je le vis alors pour lui prouver qu'il m'était impossible de l'adopter sans manquer à ce que je devais à la mémoire de feu M. le Dauphin, et sans mécontenter le prince son fils, auquel j'avais montré le mien. Il s'obstina, mit de l'aigreur dans la dispute; je fus donc obligé de m'en rapporter à la décision du ministre, qui se trouva fort embarrassé parce qu'il désirait, en même temps, et na point mécontenter M. de la Vauguyon, et ne point déplaire à M. le Dauphin qui n'était point déjà trop disposé à lui vouloir du bien. Je souffrais extrêmement de voir dans ce défilé un homme à qui j'avais obligation; il y eut beaucoup de lettres écrites, beaucoup de conférences; le seul petit reproche que j'aie jamais pu faire à M. le duc d'Aiguillon, c'est que, lorsque je lui parlais, il convenait que l'avertissement de M. de la Vauguyon n'avait pas le sens commun, et que lui-même était untripoteur; il me paraissait mécontent de son procédé ; cependant, il finissait par me dire : « .Accordez-vous avec lui, » et refusait toujours de décider entre nous deux.

Les choses en étaient là, et j'étais dans la plus grande

perplexité, quand, dînant un jour avec ma femme chez M. le duc de Noailles (1), à Saint-Germain, je lui confiai mon embarras ; il me conseilla de m'adresser à M. de Montmorin (2), l'un des menins que M. le Dauphin écoutait le plus volontiers, et de faire trancher notre démêlé parce prince lui-même. Le marquis de Noailles (3), plus réservé et plus timide, était d'avis que je fisse quelques sacrifices non de la vérité, mais des tournures ; il pensait que j'allais me créer, en M. de la Vauguyon, un ennemi qui ne me pardonnerait jamais. Pour moi, je voulais absolument que mon ouvrage parût ; ma tête était montée, mon âme irritée, et j'étais résolu de tout risquer plutôt que de sacrifier la mémoire de Mgr le Dauphin. La duchesse de Ghaulnes me complimentait : « Vous avez là un procès qu'il vous faudrait acheter si vous ne l'aviez pas. La Providence vous envoie le fils pour vous remettre bien avec Mme la Dauphins, et pour réparer les torts que vous a faits le père. »

J'allai à Compiègne (4), décidé à ne pas désemparer que je n'eusse obtenu la liberté de mes exemplaires prisonniers à Versailles. Je me rendis chez M. de Montmorin; je ne puis trop louer son honnêteté, ni témoigner trop de reconnaissance des bontés qu'il me marqua dans cette

(1) Louis de Noailles, né le 21 avril 1713, d'abord duc d'Agen, puis, en 1766, duc de Noailles, maréchal de France, fils aîné d' Adrien- Maurice, maréchal de Noailles, et de Françoise-Amable-Charlotte d'Aubigné, fit la plupart des campagnes de Louis XV, fut gouverneur du Roussillon et mourut en 1793.

(2) Armand-Marc, comte de Montmorin, né en 1745, ambassadeur à Madrid, commandant en Bretagne, ministre des affaires étrangères, fut massacré à l'Abbaye en 1792.

(3) Emmanuel-Marie-Louis, marquis de Noailles, d'abord appelé marquis de Monclar, second fils de Louis, duc de Noailles, et de Catherine-Françoise-Charlotte de Cossé, né le 12 décembre 1743, fut ambassadeur en Hollande, puis à Vienne, et mourut en 1822.

(4) Moreau composa pendant ce voyage de Compiègne un mémoire pour se défendre contre les prétentions de M. de la Vauguyon.

Page 1