PRÉSENTATION DE MON LIVRE A LA COUR
il était impossible que j'en eusse le courage. Mes autres corrections adoptées, nous convînmes donc de la note. Je la communiquai à M. de Montmorin; il avoua que j'avais fait tout ce que j'avais dû, et reconnut la nécessité où j'étais de céder. Je la portai aussi à M. 1* duc d'Aiguillon ; il exigea, de plus, de M. delà Vauguyon, un consentement par écrit à la publication de mon ouvrage; et lorsque je le lui remis encore, il me promit Tordre que je sollicitais et ne réclama plus que M. le Dauphin lui parlât. Tout cela m'a persuadé que, tout en m'entretenant très légèrement des tracasseries de M. de la Vauguyon, le ministre le favorisait en secret et voulait qu'il fût content. Effectivement, ce fut peu après qu'il s'engagea à lui donner l'ambassade de Hollande, quand le marquis de Noailles irait ou en Angleterre ou à Vienne.
C'est pourtant cette note qui, dans l'esprit de bien des gens, a beaucoup nui à mon ouvrage, et qui a été cause, prétend-on, que ni Mme la Dauphine ni les princes, ses beaux-frères, ne m'ont jamais fait l'honneur de m'en dire un mot. Voilà la Cour : tout y est esprit de parti; tout y dépend des préventions bien ou mal fondées. Je retournai à Ville-d'Avray avant que la Cour quittât Compiègne : je souhaitais, plus que jamais, la retraite et le repos.
Mon livre fut présenté au Roi, à M. le Dauphin, à Mme la Dauphine ainsi qu'à tous les princes et princesses. Je l'offris à tous les ministres, à M. le chancelier lui-même qui ne me pardonna jamais de l'avoir fait imprimer aux Affaires étrangères. Cet essai, qui n'est que l'échantillon d'un bien plus grand travail, eut un succès assez flatteur pour moi; mais la seule personne royale qui ait daigné m'en féliciter a été Madame Victoire (1). Ce qu'elle me dit
(1) Marie-Louise-Thérèse-Victoire, troisième fille de Louis XV, née
d'obligeant à ce sujet a été la première satisfaction que m'aient procurée mes ouvrages depuis que je me suis brouillé avec les Encyclopédistes, qui se sont mis en possession de disposer des réputations littéraires. Ceux-ci ont fait ce qu'ils ont pu pour déprimer mon œuvre. J'ai encore une lettre de M. de la Condamine (1) où, en m'exprimant tout le plaisir que sa lecture lui avait causé, il m'avertit que les Philosophes débitent que j'y favorise le despotisme; je craignais, au contraire, que les princes ne crussent que j'avais circonscrit de trop près leur puissance. Quoi qu'il en soit, ces imputations n'ont fait que m' affermir dans la résolution de justifier mon plan, en publiant l'ouvrage entier qui en est l'exécution et le développement. Tous les journalistes qui en ont parlé m'ont donné les plus grands éloges, si l'on en excepte, cependant, M. de la Harpe dans son Mercure.
La publication de mes ouvrages ajouta aux bontés que me témoignait déjà Mme la marquise de Durfort (2); Madame Victoire m'avait lu avec goût; Mme de Durfort daigna lui dire du bien de ma personne; j'ai longtemps regardé cette protection comme un secours puissant que la Providence réservait h mes vieux jours.
à Versailles le 41 mai 4733, titrée Madame Victoire, émigra en 1791, et mourut à Trieste en 4799.
(1) Charles-Marie de la Condamine, né en 1701, mort en 1774. Mathématicien, littérateur, membre de l'Académie des sciences et de l'Académie française. — Ma réponse, intitulée : Lettre à M. de la Condamine sur la différence essentielle entre la Monarchie et le despotisme, satisfit l'envie qu'il avait de me voir répondre enfin à des reproches si rebattus et de si mauvaise foi. (Note de Moreau.)
(2) Anne de la Faurie de Monbadon, marquise de Durfort, puis duchesse de Civrac, dame d'atours de Madame Victoire qui, en 1775, la prit pour dame d'honneur. Elle avait épousé Émeric-Joseph de Durfort, marquis de Durfort, puis duc de Civrac, ambassadeur à Vienne, à Venise et à Naples, et Chevalier d'honneur de Madame Victoire.