CHAPITRE XVIII
• Essai de retraite à la campagne pendant l'hiver de 1773. — Loge à la Comédie. — Mlle Sainval. — Mlle Raucourt et M. de Bièvre. — Gluck et Topera d'Iphigénie. — L'acteur Larrivée. — Quiproquo sur son nom. — Le maréchal de Broglie et Mme de Tessé. — Couplet pour Mme de Mailly. — La chanson des Mamans. — Le président Hénault. — Ingrédients pour couplet. — Hommage à la mémoire de feu Mgr le Dauphin. — Publication de mon Traité de la Justice. — Nouvelle opposition du duc de la Vauguyon. — Félicitations de Mesdames. — Le jurisconsulte hollandais Elias de Lusac, de Leyde. — Discours sur la Fermeté.
A la fin du voyage de Fontainebleau de 1773, eut lieu le mariage de Mgr le comte d'Artois (1). A ce moment j'étais à Ville-d'Avray, où dès le mois de septembre j'avais fait transporter tous les manuscrits et tous les matériaux de mes ouvrages, pour en commencer la revue et la correction. Rendu aux travaux de mon cabinet, mais bien dégoûté et du tracas des affaires et des mouvements qu'il faut se donner pour les faire réussir, je formai alors, de concert avec ma femme, le projet de tenter un essai de retraite qui pourrait nous servir quand nous prendrions irrévocablement ce parti. Nous résolûmes donc de passer
(1) Charles, comte d'Artois, né à Versailles le 9 octobre 4757, épousa, le 46 novembre 4773, Marie-Thérèse de Savoie, sœur cadette de la femme de son frère le comte de Provence, émigra en 4779, rentra en France en 4844, et succéda à Louis XVIII, sous le nom de Charles X, en 4824. Renversé par la révolution de 4830, il se retira en Angleterre, puis à Prague, et enfin à Goritz, où il mourut en 4836.
l'hiver dans notre cabane. Ma femme le souhaitait plus que moi, car je n'avais d'autres motifs que la philosophie, l'ennui que me causait le fanatisme des partis, le chagrin que je sentais de l'abandon de mes amis et le désir de m'accoutumer à me passer des hommes. Mme Moreau avait un but plus raisonnable peut-être, mais certainement plus actif dans une mère de famille, celui de l'économie.
Ma retraite était heureusement située, de manière que je pouvais être en moins d'une demi-heure à Versailles, et en moins d'une heure et demie à Paris. Comme je n'étais point à la sonnette des ministres dont je dépendais, je les voyais, dans l'un et l'autre endroit, sans que jamais ils aient pu s'apercevoir de mon absence. J'avais des chevaux et un carrosse de remise qui ne me quittaient point, et c'était encore un avantage, parceque j'aurais pu m'en débarrasserau premier signal de l'adversité. L'hiver me parut court et ne nous empêcha pas d'aller fort souvent à Paris pour retrouver les amis qui nous restaient, et parmi lesquels j'en pourrais nommer plusieurs qui valaient bien ceux qui m'avaient laissé là. Le seul amusement que ma femme eût consenti à accepter, en dédommagement des sacrifices qu'elle faisait de si bonne grâce, était un quart de petite loge que je lui avais procuré à la Comédie (1), où nous nous rendions tête à tête quand la fantaisie nous en prenait. Nous éprouvions un plaisir très vif à voir jouer Mlles Sainval (2),
(1) Je suis convenu de payer ma part du quart d'une petite loge avec Mme de Chaumont et la marquise de Balainvilliers. (Journal de Moreau.)
(2) Mlle Alziari, dite Sainval, tragédienne française, née vers 1742, débuta à la Comédie française en 1766 et y fut reçue définitivement le 16 avril 1767. Après des démêlés avec Mme Vestris, elle fut rayée, le 29 juillet 1779, du nombre des artistes. Elle avait une sœur qui, après avoir joué à Rouen, prit rang, le 15 juillet 1777, parmi les comédiens ordinaires du Roi, eut également des démêlés avec Mme Ves-