ESSAI DE RETRAITE
Raucourt (1), Mme Vestris, Doligny, Préville et sa femme, Mole, Monvel, Brisard, Lequeuil, etc. Un jour (18 avril 1774), je reçus un billet de Mlle Sain val m'invitant à assister à la représentation de Phèdre : elle joua supérieurement les deux premiers actes, moins bien celui de la jalousie de Phèdre. J'allai, entre les deux pièces, la trouver dans sa loge : elle était dans un état déplorable, et me conta les chagrins qu'on lui faisait pour l'obliger à quitter le théâtre. J'eus, dans la suite, l'occasion de la recommander au maréchal de Laval et de lui obtenir sa protection. Je dis aussi beaucoup de bien d'elle à Monsieur, et surtout combien elle était désespérée de n'avoir joué devant la Reine que des rôles qui n'étaient pas faits pour elle.
Il n'était bruit à la Comédie que des bons mots de Mlle Raucourt; je cite celui-ci au passage : se trouvant à la chasse avec M. de Bièvre (2), qui en était amoureux et lui avait donné 6,000 livres de rente viagère, elle tire sur une corneille qu'elle ne tue pas, et dans le moment s'enfonce le pied dans un bourbier où elle laisse son soulier :
tris, donna sa démission, la reprit, et obtint sa retraite en 1791. Journal de Moreau (3 juillet 1774). — Je suis arrivé à la Comédie; on jouait le Comte d'Essex. Mlle Sainval faisait Elisabeth et Mlle Raucourt la duchesse. Tous les applaudissements ont été pour la première. Je l'ai été voir dans sa loge, et j'ai trouvé sa sœur revenue de province. Elle avait quitté le théâtre pour se marier, mais son établissement a manqué, et elle voudrait y rentrer. — Voir, p. 424 et suiv., les appréciations de Moreau sur divers sujets de la Comédie française.
(1) Françoise-Marie-Antoinette Saucerotte, dite Raucourt, née à Paris en 1753, entra au Théâtre-Français en 1772, le quitta en 1776, y revint en 1779, et mourut en 1815.
(2) Maréchal, marquis de Bièvre, né en 1747, mort en 1789, auteur dramatique, s'acquit de bonne heure un certain renom par la vivacité et la bizarrerie de ses reparties qui mirent le calembour à la mode. La facétie à laquelle Moreau fait allusion est intitulée : Lettre à la comtesse Tation (contestation) par le sieur (scieur) de Bois (flotté), étudiant en droit (fil), 1770.
« Voyez, crie-t-elle à son amant, j'ai manqué Corneille et j'ai pensé prendre Racine. » Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es : cette pointe était bien digne de l'auteur
la Comtesse Tation (i).
Au commencement d'avril 1774, on s'entretenait beaucoup, à Paris, des répétitions d'un nouvel opéra, Iphigénie, dont Gluck (2) avait fait la musique. Cet homme était Allemand, fort connu à Vienne, et protégé par l'impératrice Marie-Thérèse qui l'avait recommandé à Mme la Dauphine. Il se rendit à Versailles pour la voir, mais ne s' étant point adressé à la dame d'honneur, il n'entra pas* Mme la Dauphine l'aperçut dans la galerie et lui parla. Gtte lui demanda pourquoi il ne s'était point encore présenté ; «Ma foi. Madame, répondit-il, c'est qu'on ne peut plus vous approcher dans ce pays-ci. » On prétendait que sa musique ferait ou plutôt achèverait la révolution qui menaçait alors la nôtre de sa chute. La curiosité publique était très surexcitée; les loges étaient louées pour dix-huit représentations. Aussi, un grand événement qui occupa tout Paris fut la remise de cet opéra. L'enrouement de Larrivée (3) en fit différer la première représentation. M. de la Vrillière envoya chez Mme la comtesse de Noailles; sa lettre,
(1) Villette m'a conté des horreurs de Mlle Raucourt qu'il avait enlevée à de Bièvre, et avec qui il s'est ensuite brouillé. Il m'a répété des vers horribles qu'il avait faits contre elle ; mais il s'est bien gardé de me dire qu'en réponse à ses vers, elle lui a envoyé un manche à balai avec ces vers de l'abbé de Bernis, composés pour mettre au bas du portrait de l'Amour :
Qui que tu sois, voilà ton maître, Il l'est, le fut ou le doit être.
(Journal de Moreau, vendredi 17 février 1775.)
(2) Christophe Gluck, compositeur célèbre, né en 1712, dans le Haut-Palatinat, mort à Vienne en 1787.
(3) Henri Larrivée, né en 1733, mort en 1802, d'abord garçon perruquier, puis basse-taille à l'Opéra de 1755 à 1786.