‹ Mes souvenirsChapitre 165 sur 207 · GLUCK ET LARRIVÉE · texte numérisé non relu

GLUCK ET LARRIVÉE

qu'elle ouvrit, lui annonçait un malheur : elle assura avoir cru qu'on l'exilait. Point du tout : il s'agissait de faire avertir Mme la Dauphine qu'il n'y avait pas d'opéra, et qu'elle pouvait rester à Versailles. On dit aux Tuileries : « C'est Larrivée qui a fait manquer l'opéra. » Des badauds reprirent : « L'arrivée de qui? » D'autres répondirent : « Vraisemblablement l'arrivée de l'Empereur (1). » Et le bruit se répandit que ce prince, qui devait effectivement venir bientôt en France, était à Versailles.

Je n'ai point parlé, dans ces Mémoires^ du mince et très mince avantage que j'ai eu de faire quelquefois des chansons faciles, et je n'en parlerais point encore, si je ne m'étais aperçu que les plus frivoles talents qui amusent la société servent souvent beaucoup plus à la fortune que les travaux utiles et les grandes vues. Je conterai du moins, à cette occasion, ce qui m'est arrivé une fois avec le maréchal de Broglie (2); depuis cette anecdote, il m'a toujours marqué de la bonté. En 1765, je dînais avec lui chez M. le ducdela Vauguyon, et Mme de Tessé, lajeune, y étaitaussi . Je me trouvai heureusement à table à côté du maréchal, avec lequel je m'entretins de choses assez sérieuses. Nous continuâmes la conversation après dîner, tête à tête, assis dans un coin; nous causâmes littérature, politique, -mœurs; nous raisonnâmes sur la légèreté de cette nation française, et le maréchal, qui parut très content de moi, me dit : « Eh bien! il faut que je vous en donm un trait. Je vous connais actuellement; je vous ai lu, et toujours avec grandplaisir ; vous avez fait des ouvrages véritablement utiles, — là-dessus,

(1) Joseph II, empereur d'Allemagne et frère de Marie- Antoinette.

(2) Victor-François, duc de Broglie, né à Paris le 19 octobre 1748, fit brillamment une partie des campagnes du règne de Louis XV, reçut à quarante-deux ans le bâton de maréchal, fut nommé ministre de la guerre en 1789, émigra, commanda en 1792 l'armée des Princes et mourut à Munster en 1804.

il me les cita, — mais je n'avais jamais vu votre visage et, avant dîner, j'ai demandé à Mme de Tessé qui vous étiez; elle m'a répondu : C'est M. Moreau. — Quel M. Moreau? — Celui qui a fait cette jolie chanson des « Mamans ». — Je n'en ai pas été plus avancé , car je ne sais pas la chanson des « Mamans», mais j'apprécie « l'Observateur hollandais » et les « Cacouacs ». Mme de Tessé ne connaît que vos vers. »

L'occasion de cette chanson, intitulée : Le Bal des mères, avait été le couplet suivant que j'avais improvisé pour Mme la marquise de Mailly, dansant, sous l'habit de l'Hiver, dans un ballet en 1763 :

En vain, sous l'habit d'Orithie, Flore veut cacher ses appas ; Le tendre Zéphir Ta trahie, Je l'ai vu voler sur ses pas :

Mailly, quand on a votre mine,

Et quinze ans, On est, sous la martre et l'hermine,

Le printemps.

Mme la comtesse de Périgord me dit alors : « Vous avez chanté ma fille, vous me chanterez aussi; » et elle m'indiqua comme sujet le bal donné à Versailles le mardi gras de cette môme année 1763, dont toute la jeunesse de la Cour fut spectatrice, mais où ne dansèrent que les femmes de trente ans.

Je me suis quelquefois applaudi en secret de ce que la meilleure de mes chansons (1), celle après laquelle peutêtre je n'eusse dû m'en permettre aucune, avait été composée pour la femme de la Cour que j'ai toujours considérée comme supérieure dans tous les genres, et à qui j'ai voué l'admiration la plus tendre. Rien de plus beau que sa personne, rien de plus pur que son âme; je prie Dieu

(1) Elle a paru en 1781, dans le Pot-pourri de Ville-d'Avray, p. 45, sous le titre : le Bal des mères.

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