NOUVEAUX DÉMÊLÉS AVEC M. DE LA VAUGUYON
l'Imprimerie de Versailles, si bien que, de ministre en ministre, je pouvais voir la grâce accordée par le Roi devenir totalement inutile, si je n'eusse profité du temps qu'a duré le procès entre les deux imprimeries.
Dans cet embarras, je pris la liberté d'exposer ma situation à Monsieur. J'osai provoquer son avis, et je n'entrepris rien que de son agrément et avec son approbation. Je pressai, en conséquence, l'exécution de l'ordre de M. de Vergennes ; mes quinze cents exemplaires furent imprimés. J'en adressai un à M. de la Vauguyon pour qu'il pût juger du témoignage que je rendais à la mémoire de feu M. le duc, son père. Je lui certifiais, en outre, que mon livre ne serait ni offert au Roi (1) ni livré au public, tant que je n'aurais pas eu des nouvelles du sien. Je plaçai mon édition en lieu sûr ; je prélevai seulement trois autres exemplaires : un que je donnai à Monsieur, on sait à quels titres ; le second, à Mme Adélaïde qui avait exprimé le désir de le connaître ; et le troisième, à Madame Victoire, tribut de reconnaissance que je devais à la protection dont elle honorait l'auteur, et à l'intérêt qu'elle daignait lui marquer. En présentant à Monsieur mon ouvrage, tout relié à ses armes, je lui dis : « Monsieur , quand il fut fait en 1767 pour le Roi, il occupait la place que vous avez aujourd'hui. Je voulus mettre sous ses yeux une idée nette des objets dont il devait être instruit pour entendre tout ce qui se traite dans le Conseil, où il pouvait bien arriver que le Roi le fît entrer un jour. Tôt ou tard vous y serez placé vous-même, et je me fais un grand plaisir d'imaginer que ce travail pourra vous être utile. » Je lui expliquai ensuite les raisons qui m'obligeaient de suspendre la présentation au Roi ; je lui lus la lettre que j'avais écrite à M. de la Vauguyon en lui en envoyant
(1) Louis XVI, monté sur le trône dans l'intervalle, le 40 mai
un exemplaire. Il approuva tout. Je lui parlai ensuite de la Reine, de ma position avec elle, et de l'envie que j'avais de regagner ses bonnes grâces. Il me répondit: «Ecoutez, vous connaissez la comtesse Jules (1) ? Elle est devenue favorite; adressez-vous à elle. » Je lui dis: « Vraiment oui, Monsieur, je la connais; j'avais épousé, en premières noces, sa cousine; je sais qu'elle a osé dire du bien de moi. — Eh bien! reprit Monsieur, pour aller au bon Dieu, il faut passer par ses saints. » Je sortis très heureux, me recommandant à sa protection et invoquant son secours.
Madame Adélaïde me témoigna combien elle était satis, faite de connaître mon ouvrage avant les autres; elle me promit le secret, et quelques jours après, comme elle se rendait à la messe, elle m'appela : « Ce que je lis est charmant, j'en suis enchantée. » Puis, elle me combla de marques de bonté et d'éloges. Je lui répondis : « Le suffrage de Madame me dédommage de tout, mais sûrement on dira bien du mal de mon ouvrage. — Cela n'est pas possible, répliqua-telle; tous les gens sérieux seront pour vous. Il est vrai qu'ils ne sont peut-être pas le grand nombre : vous êtes trop sage pour être à la mode. » Madame Victoire, de son côté, m'assura qu'elle en était extrêmement contente, et ajouta : « Vous passerez pour singulier. — Oui, certainement, Madame, j'ai mis mon cachet à mon ouvrage. — Vous ne serez point à la mode, reprit-elle aussi, vous avez de la religion. » Je me mis à rire : « Eh bien /Madame, ils diront que je suis un capucin. »
Quelques temps après, j'allai voir M. de la Vauguyon ; j'eus avec lui une longue et pénible conversation. Il consentait à ce que mon ouvrage fût donné au Roi, mais à condition que j'enlèverais l'avertissementetque j'en substituerais un autre contenant l'éloge du duc de la Vauguyon.
(4) Comtesse, depuis duchesse de Polignac, née Polastron, gouvernante des Enfants de France.