‹ Mes souvenirsChapitre 168 sur 207 · FÉLICITATIONS DE MESDAMES · texte numérisé non relu

FÉLICITATIONS DE MESDAMES

Cela aurait été le moyen de discréditer mon travail : la Reine ne m'a point pardonné la note qu'il avait exigé que j'ajoutasse à mon prospectus sur l'histoire. Je lui fis observer que la manière de louer son père plus efficacement était de faire connaître les bons écrits qu'il avait mis entre les mains des princes, et qu'un éloge ex professo réveillerait tous ses ennemis. Il me fut impossible de lui faire entendre raison, et cette conversation me parut d'autant plus fatigante, que je ne pouvais pourtant pas lui prouver honnêtement que son père n'avait jamais mérité de moi l'enthousiasme qu'il tenait à m'inspirer. Je ne promis rien ; je résistai aux menaces comme aux prières du duc, et je protestai que je supprimerais mon ouvrage plutôt que de rien changer : il est, en effet, très étrange que l'on cherche à forcer un auteur à dire et à publier ce que l'on n'ose dire soi-même ; que M. de la Vauguyon écrivît pour son père, rien de mieux ; mais il était fou de vouloir que je me plaçasse sur sa tombe pour me faire le champion de sa mémoire.

Monsieur, que j'instruisis de mon démêlé avec M. delà Vauguyon,, le trouva très déraisonnable de sa part et loua la fermeté de ma résistance. Je me rendis aussi chez M. de Maurepas et je lui dis : « Ce n'est point au ministre que je viens faire ma cour, je m'adresse à Vhomme de lettres et je lui apporte une brochure. » Il m'accueillit très bien ; je lui contai mon affaire avec M. de la Vauguyon ; non seulement il me donna raison, mais après avoir lu mon avertissement, il me dit : « Gardez-vous de condescendre à ce que M. de la Vauguyon réclame de vous, car vous déplairiez au Roi luimême. » Très content de cette décision, je me confiai aussi à Mme de Narbonne qui me répondit: a Donnez bien vite votre livre au Roi pour empêcher que M. de la Vauguyon n'intrigue. »

Ayant pris ce parti, je retournai chez Monsieur afin de

l'en avertir et de lui demander son approbation ; je le prévins aussi que j'avais écrit à M. de la Vauguyon pour l'instruire de la démarche que je faisais, et lui réitérer l'exposé des motifs qui me déterminaient à ne pas consentir à ce qu'il exigeait de moi.

Puis, j'allai trouver le maréchal de Duras (1) auquel j'avais déjà offert mon ouvrage ; il me présenta au Roi, dans le cabinet, et j'eus l'honneur de remettre mon Discours sur la justice à sa Majesté qui le reçut très aimablement. Le lendemain, je l'offris à la Reine, en lui disant : « Madame, voilà un malheureux enfant qui, j'espère, obtiendra grâce pour son père. » Elle fut embarrassée, mais elle sourit. Je me rendis de là chez Madame qui m'accueillit parfaitement, et m'apprit qu'on lui avait dit beaucoup de bien de mon livre. Madame Victoire me fit appeler, vint au-devant de moi avec l'air de la plus grande joie, me fit conter mon entrevue avec la Reine et ajouta : « Ah ça, mon cher Moreau, l'Histoire actuellement, vos discours sur l'Histoire, car je suis bien pressée. — // ne tiendra qu'à Madame, ai-je répondu; il ne s'agit plus que d'avoir la permission de M. de Malesherbes. » Elle me promit de s'en occuper et de l'obtenir. Je remis également mon livre à M. le comte d'Artois, à Madame Adélaïde, à Madame Sophie, à Madame Clotilde (2), aux honneurs, aux ministres et à un très grand nombre de personnes de la Cour. J'en fis distribuer beaucoup d'exemplaires, entre autres aux ambassadeurs de famille et à mes amis. Enfin, je m'adressai à Moutard, le libraire, qui d'abord ne voulut pas accepter le marché que

(4) Premier gentilhomme du Roi.

(2) Adélaïde-Xavière-Marie-Clotilde de France, sœur de Louis XVI, née à Versailles en 4759, épousa, en 4775, le prince de Piémont, qui devint roi de Sardaigne, sous le nom de Charles-Emmanuel IV, et fut dépouillé de ses États en 4799. Elle mourut à Naples en 4802, et fut déclarée vénérable par Pie VII, en 4808.

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