‹ Mes souvenirsChapitre 170 sur 207 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Interruption de Vinceslas à la Comédie. — Symptômes de la maladie du Roi. — Les médecins Bordeu et Lorry. — Personne ne veut parler des sacrements. — Propos du grand du Barry. — Anecdote contée par l'abbé du Vaucel. — M. de Fronsac et le curé de Versailles. — Le fichu Pater des poissardes. — Ejépart de Mme du Barry. — L'abbé Maudoux, confesseur du Roi. — Dix-sept minutes de confession. — Le cardinal de la Roche- Aymon apporte les sacrements. — Lettre touchante de Madame Louise. — Les frères Sutton, médecins anglais. — Intrigues & la Cour. — Le Roi reçoit Textrême-onction. — Sa mort. — Tout le monde part. — Transport du corps de Louis XV & Saint-Denis. — Mme de Beauvau et le duc de Villeroi, Mme de Tessé et M. de Chabot, le prince de Poix et le vicomte de Noailles. — Mme du Barry au couvent de Pont-aux-Dames. — Fuite de Mahomet. — Démissions du marquis et de la marquise du Barry, remplacés par le chevalier de Monteil etla comtesse Diane de Polignac. — Testament de Louis XV. — Désintéressement du duc d'Estissac. — Oraison funèbre prononcée par l'évèque de Senez.

Il me faut revenir à une époque terrible, celle de la mort du Roi. Le samedi 30 avril 1774, nous étions à la Comédie. On donnait Vinceslas qui fut joué à ravir par Brisard, Lequeuil, Mlle Vestris et Monvel. Au moment du quatrième acte, le plus intéressant, Brisard arrive, fait la révérence et dit : « Messieurs, quoique Sa Majesté ne soit pas plus mal, nous venons cependant de recevoir l'ordre de cesser les spectacles. » Sur-le-champ la toile tombe et tout le monde reste consterné. Mme de Lavitte (1), ma nièce,

(1) Fille de Moreau de Vormes et sœur de Moreau de l'Yonne. C'est d'elle et de son frère que parle Moreau, dans son Journal, lors-

qui était dans notre loge (1), s'en retourne avec son mari, et nous prenons le parti de rentrer à Ville-d'Avray. Nous avions appris, r avant-veille, que depuis quelques jours le Roi ne se trouvait pas bien : le mardi, il s'était rendu à Trianon, mais il n'était pas comme à son ordinaire ; le mercredi, il ne monta point à cheval et vit la chasse dans sa calèche. Cela ne l'empêcha pas de bien souper : il mangea beaucoup de chevreuil, et se coucha avec Mme du Barry. Dans la nuit, il se sentit incommodé; probablement, il eut la fièvre. Le lendemain, il se leva un moment pour boire quelques eaux purgatives et se recoucha; il était encore au lit à trois heures; cependant, il revint à Versailles, alla voir Madame; il avait un visage affreux, des douleurs d'entrailles et un grand mal de tête. On le saigna le vendredi matin, et il était incertain s'il ne le serait pas encore le soir. Ma femme écrivit à la duchesse de Noailles pour avoir des nouvelles. Le vrai est que les maux de tête et de reins, avec les envies de vomir, avaient annoncé, dès Trianon, la petite vérole. Le vendredi, au soir, on fit la seconde saignée; on donna de l'émétique, et la petite vérole parut sur les dix heures. On appliqua alors des vésicatoires; la nuit fut mauvaise, la fièvre ardente, l'assoupissement effrayant.

Le dimanche lw mai, je cours à Versailles. Quel spectacle! Le Roi est effectivement fort mal; les prières des Quarante heures sont commencées à la chapelle et vont commencer à Paris. Qui que ce soit, pourtant, n'a osé parler de religion ni de sacrements. Les princesses, filles de Sa Majesté, passent une grande partie de la journée

qu'il écrit, le 6 décembre 4766 : Mon petit-neveu et ma petite-nièce vinrent me voir et me souhaiter une bonne fête (saint Nicolas). Je leur ai donné un louis.

(1) Moreau avait cette loge depuis quinze jours; nous savons, par son Journal, qu'elle était au balcon, sur le théâtre.

auprès de son lit, désirant que l'on en fasse la proposition, et le grand aumônier ne dit mot. On affirme que les médecins se taisent; ceux qui ont été appelés de Paris sont Bordeu (i) et Lorry (2) : le premier est le médecin de Mme du Barry et lui est vendu (3). Néanmoins, Lorry s'est expliqué tout franc : « Dans les maladies ordinaires, on nous consulte et nous sommes obligés d'avertir quand le danger commence; mais lorsque c'est la petite vérole, nous avons tout dit dès que nous l'avons nommée. 9 Le cardinal de la Roche-Aymon (4) a essayé de prendre Lemonnier (5) et de lui parler bas; ce médecin lui a répondu également : « Monseigneur, parlez tout haut; je n'ai rien à vous dire en particulier : c'est la petite vérole; vous le savez, vous le voyez; je n'ai pas autre chose à ajouter. »

Mme du Barry, qui est au désespoir, on le croit bien, voit toujours le Roi . La Borde (6) va la lui chercher et la lui amène quand Mesdames n'y sont pas. Il prétend que le Roi la demande. Ce qui me ferait supposer que le Roi n'est pas si mal, c'est que les ministres vont chez

(4) Théophile de Bordeu, né en 1722, mort en 4776, médecin et philosophe, célèbre par les ouvrages de médecine qu'il fit paraître.

(2) Anne-Charles Lorry, médecin, né à Crosne (Seine-et-Oise) en 4726, mort en 4783.

(3) Il s'est cependant toujours conduit en galant homme, a toujours vu juste dans la maladie et a parlé en conséquence. (Note de Moreau.)

(4) Charles- Antoine de la Roche-Aymon, né en 4697; grand aumônier du Roi en 4760; cardinal en 4774, présida les assemblées du clergé de France de 4760 à 4775, et mourut en 4777. Par testament, il légua 300 livres aux gens qui seraient chargés de sonner ses funérailles.

(5) Louis-Guillaume Lemonnier, médecin et naturaliste, né à Paris en 4747, mort à Montreuil en 4799; professeur de botanique au jardin du Roi; premier médecin de Louis XV et de Louis XVI.

(6) Benjamin de la Borde, né en 4734, mort en 4794; premier valet de chambre et favori de Louis XV, devint, à la mort de celui-ci, fermier général, cultiva les beaux-arts et les lettres, et mit en musique plusieurs opéras de Quinault et de Marmontel.

elle très assidûment. Cependant, elle déménage en secret Ses bijoux, ses papiers et ses meilleurs effets.

M. l'archevêque (l), qui lui-même souffre beaucoup de sa néphrétique, est arrivé vers midi. Il a voulu entrer, et a été éconduit par M. le maréchal de Richelieu avec qui il a beaucoup parlementé : on lui a allégué que l'heure des entrées était passée et qu'il n'avait pas celles du cabinçt. Il s'est rendu chez Mesdames, et a eu avec [Madame Adélaïde une longue conversation après laquelle il est revenu, mais n'a pu passer, toujours arrêté par M. de Richelieu et le duc d'Aumont. Il est enfin allé trouver M. le Dauphin et a été introduit; il a fait sa cour en présence de toute l'assistance; et, au lieu de renvoyer tous ces bas courtisans et de faire son métier, il s'est contenté de répondre aux questions que le Roi lui a adressées sur sa santé : Sa Majesté lui a parlé de sa néphrétique, lui a fait tâter le pouls par ses médecins, et le pauvre prélat est parti. Ce qu'il y a de bien singulier, c'est que, lorsqu'il s'est présenté la première et la deuxième fois, Mme du Barry était auprès du Roi. On assure, et cela passe pour constant, qu'il a cherché à engager Madame Adélaïde à parler au Roi des sacrements, mais qu'elle a répliqué : « Monsieur l 'archevêque, c'est votre affaire et votre fonction. » Alors, l'archevêque a repris : « En ce cas, j'attendrai parce qu'on prétend qu'il n'y a point de danger. » ■* J'ai été pénétré d'indignation de tous les paquets, de tous les apartés dont j'ai été témoin. Chacun pense à soi, personne ne songe au Roi ni à l'État. Pendant ce tempslà, la conduite de M. le Dauphin et de Mme la Dauphine est admirable : ils s'enferment, ne voient personne pour ne point avoir l'air d'attendre la Cour, pleurent amère-

(1) Christophe de Beaumont du Repaire.

ment et ont passé la nuit à recevoir, de deux heures en deux heures, des nouvelles du Roi. Les autres princes sont également invisibles. Versailles est plein comme un œuf : tous les princes du sang y sont établis à demeure ; la consternation est sur tous les visages ; et, de tout ce que l'on recueille, il résulte que le Roi n'est pas bien. On intrigue de toutes parts pour faire revenir M. deChoiseul. Le lundi 2, le bulletin de la nuit est très rassurant. M. le comte de Provence, au lever duquel j'ai été, a paru y avoir foi, et moi-même je m'en suis senti tout réjoui ; mais l'abbé du Vaucel que j'ai rencontré m'a dit : « Ne croyez point aux bulletins; voici ce que je tiens du maréchal de Broglie; il a, cette nuit, arrêté Bordeu et s'est joint, pour cela9 à M. l'évêque de Chartres. Bordeu leur a parlé net pour le moment, et leur a appris que la fièvre était très ardente, et à peu près tout le contraire du bulletin. » Dans le vrai, on saurait plus facilement des nouvelles exactes de la santé du Grand Seigneur, que l'on n'en peut avoir de celle de SaMajesté. J'ai causé un instant avec M. de Montmorin ; il est indigné, comme un autre, des intrigues que l'on emploie pour empêcher qu'il ne soit question des sacrements. Je suis allé chez le duc de Noailles; il était avec sa femme et en robe de chambre (1); le duc d'Ayen (2)

(1) Moreau donne, dans son Journal, lune des raisons de son intimité avec le duc de Noailles :

Mardi ltT mars 1774. — Je suis arrivé à l'hôtel de Noailles comme on allait se mettre à table. Le duc avait depuis deux jours et la goutte plus forte et beaucoup d'humeur. La duchesse se donnait des soins incroyables pour l'amuser sans y réussir. C'est le meilleur homme du monde, mais il est environné d'enfants qui veulent se rendre maîtres de sa vieillesse, et d'une femme qui veut également s'en emparer. Les enfants sont le duc d'Ayen et Mme de Tessé. Il paraît que je lui conviens assez parce que je ne veux ni dominer ni être dominé.

(2) Jean-François-Paul de Noailles, duc d'Ayen, puis, en 4793, duc de Noailles, né le 26 octobre 1739, fit les quatre dernières campa-

est arrivé; nous nous sommes déboutonnés tout à notre aise. Le supposerait-on? Le comte de Noailles, qui est dévot et que Mme du Barry ne peut souffrir, est un des chefs de la clique qui s'oppose aux sacrements, fait Féloge du grand aumônier, et prétend que l'on tuera le Roi si on lui parle de religion. Mme du Barry continue à le voir. Cette femme a perdu la tête : en présence du duc de Noailles, elle a voulu s'échapper en paroles contre M. le Dauphin. Le duc l'a interrompue : « Pour M. le Dauphin, Madame, au nom de Dieu, que son nom ne sorte jamais de votre bouche : c'est le meilleur conseil que je puisse vous donner. » Elle lui a demandé si elle faisait bien de voir le Roi. Il lui a répondu : « Madame, s'il vous réclame, vous ne pouvez vous en dispenser ; s'il ne parle pas de vous, restez tranquille ici. » Le grand du Barry est entré ; il était doux, affectueux, respectueux envers le duc, et lui montrant la vicomtesse du Barry : « Voilà ma fille, elle est jolie. Eh Ment cela a cent écus sur la cassette du Roi; mon fils a aussi cent écus sur cette cassette. Voilà ce qui fait envie à toits les grands, et avec quoi nous nous en irons. Si on le veut encore, nous le rendrons. »

La conduite de M. d'Aiguillon est inconcevable; il s'est écrié en plein cabinet du Roi : « Messieurs, on parle de sacrements, c'est fort bien pour l'âme, mais on court le plus grand risque de tuer le malade si on lui en dit un mot. » Cependant, toute la politique de ce ministre devrait rouler sur ce dilemme : ou le Roi mourra, ou il en reviendra; si le Roi meurt, je me perds en m'opposant à cet acte de religion, et M. le Dauphin, qui ne m'aime point, aura, de plus, ce prétexte contre moi. Si le Roi en revient, il ne peut m'en savoir mauvais gré et, comme

gnes de la guerre de Sept Ans, fut pair de France sous la Restauration, et mourut en 1824.

il y a tout à parier qu'il ne reprendra pas la dame, — d'ailleurs, je puis si bien faire que je l'en empêcherai, — j'aurai tout autrement de crédit que je n'en avais sous le règne de cette femme : jamais M. de Choiseul n'en eut plus qu'après la mort de Mme de Pompadour.

Une preuve que Sa Majesté redoute la mort et l'enfer, est cette anecdote contée à l'abbé du Vaucel par le maréchal de Broglie : le Roi a été extrêmement frappé de la mort de M. Chauvelin (1) et de celle de M. d'Armentières, ses cadets. On l'a surpris une fois à genoux priant Dieu. Mme du Barry en fut avertie et répondit : « Je ne m'y oppose pas; si le Roi a de la religion, il faut qu'il la suive. Je me retirerai alors avec beaucoup de considération. » Quelques jours après, on s'entretenait de ces morts, le Roi dit : « D'Armentières a été bien heureux; il a eu le temps d'appeler et de voir son confesseur. Pour moi, je crains fort de mourir comme un chien, comme Bouillon et Chauvelin. » Déjà en 1771 il avait été fort impressionné en apprenant que le roi de Suède (2), qui avait justement trois mois de moins

(1) Le marquis de Chauvelin, après une partie de whist, chez Mme du Barry, tomba raide mort aux pieds du Roi. (23 novembre 4 773.)

(2) Adolphe-Frédéric II, né en 4710, mort en 4774, d'abord évêque luthérien de Lubeck et administrateur du duché de Holstein-Gottorp, puis roi de Suède en 4754 . — 3 mars 1771. — Vendredi dernier arriva la nouvelle dé la mort du roi de Suède. Le nouveau roi, le prince Gustave, qui était alors en France avec son frère, avait été proclamé surle-champ par le Sénat. En apprenant cette nouvelle, il envoya un gentilhomme en faire part au Roi qui dit : € On le verra et le traitera en Roi. » La Reine mère perdait beaucoup : elle gouvernait. On ne sait encore quand partira son successeur, qui ne peut être couronné qu'après avoir juré les pacta conventa. Ce que l'on sait, c'est qu'il emportera les regrets, l'estime et l'admiration de tous ceux qui l'ont approché. Rien de mieux élevé, rien de plus modeste que ces deux princes. Ils ont été souper dans toutes les maisons : on rappelait à l'aîné, chez Mme de la Marck, un beau discours, très pathétique, qu'il avait fait à la Diète en y portant, il y a plus d'un an, la démission de son père, discours qui ramena tous les esprits: c Cela est vrai, a dit le prince, mais je n'étais que le maçon, et voilà

que lui, était mort en jouant et les cartes à la main. Mais, quelque temps après, le duc de Coigny (1) lui tint un discours qui lui donna bien davantage à penser. Le Roi demandait au duc des nouvelles de Bernard qui avait perdu la tête : « Quel âge a-t-il, lui dit-il? — Soixante et un ans, Sire, Vâge de Votre Majesté. — Et à quoi attribue-t-on sa maladie? — Sire, tout franchement, il était un peu libertin et voyait trop de femmes pour cet âge. »

M. de Fronsac (2), avec peu d'esprit, est un audacieux corps. Le curé de Versailles s'est présenté pour entrer chez le Roi. Il a été renvoyé. Il a fait observer à M. de Fronsac que « quand le seigneur du château est malade, son curé a droit de le voir », et il est entré. Le Fronsac Ta pris

l'architecte. » Il montrait le baron de Scheffer, son gouverneur.

24 mars 177 î. — Le roi de Suède est parti ; jusqu'à présent la maladie de son frère l'avait retenu à Paris. Il a obtenu que M. d'Ossun, nommé pour résider à Stockholm, aurait le titre d'ambassadeur, et il a été lui-même l'annoncer et faire son compliment à Mme d'Ossun. Pendant ce temps-là, on a ôté à M. le baron de Breteuil l'ambassade de Vienne, et les choses en étaient là, lundi dernier, quand j'ai été à Versailles; on offrait à M. de Breteuil l'ambassade de Suède. On dit que c'est une intrigue de M. d'Aiguillon qui a voulu envoyer le comte de Broglie à Vienne. Le roi de Suède a écrit au Roi pour demander qu'on lui conservât M. d'Ossun et n'a point reçu de réponse. M. le baron.de Scheffer a été chez Mme du Barry qui lui a dit que, si son maître n'avait point reçu de réponse, ce n'était point la faute du Roi, mais qu'elle se saisissait ordinairement des lettres pour Sa Majesté et ne lui avait pas remis celle-là. Cette affaire n'est encore finie qu'à moitié...

28 mars 1771. — A la prière du roi de Suède, le Roi a conservé l'ambassade de Stockholm à M. d'Ossun; mais on ne sait encore si M. de Breteuil ira à Vienne. D'autres disent qu'on a voulu mortifier l'abbé de Breteuil dont on est mécontent, et qui a toute la confiance du duc d'Orléans. (Journal de Moreau.)

(4) Marie-François-Henri de Franquetot, duc de Coigny, né le 28 mars 1737, se distingua dans les guerres d'Allemagne sous Louis XV; premier écuyer de Louis XVI; lieutenant général, puis pair de France; maréchal de France en 4846; il fut nommé gouverneur de l'Hôtel des Invalides où il mourut.

(2) Louis-Antoine-Sophie du Plessis, duc de Fronsac, unique fils du maréchal duc de Richelieu, né le 4 février 4736.

par les épaules et mis dehors. Le curé s'est allé plaindre à M. le Dauphin, qui a fait dire à M. de Fronsae qu'il était mécontent de lui et que le pasteur avait raison.

Paris semble très froid. Le duc de la Vallière (1) est arrivé; il raconte que dans les halles les poissardes répètent : « II n'aura pas un fichu Pater qu'il ne soit confessé. » Tous ceux qui sont en correspondance avec les pieux solitaires de Ghanteloup (2) souhaitent très sincèrement que le Roi renonce au péché, dût-il aller bien vite en paradis. Les anciens parlementaires en sont assez d'avis. Un homme s'est présenté chez le contrôleur général et lui a demandé : « Que dites-vous de ces fous-là? Je quitte deux des conseillers de l'ancien parlement, ils m'ont assuré que leur résolution était arrêtée et leur parole liée, et que, dès que le Roi aurait fermé les yeux, ils viendraient reprendre leur place au Palais, et en chasseraient les autres sans attendre aucun ordre, bien certains que le nouveau roi et le public leur en sauraient gré. »

Pendant ce temps-là, le Roi prenait un parti sage et religieux : il se déterminait à renvoyer Mme du Barry. Jusque-là, il l'avait vue dans tous les intervalles qu'il avait eus de libres, et le duc d'Âyen me disait assez plaisamment qu'elle faisait ici l'office et tenait la place du confesseur. Mais dans la soirée du 2, le Roi demanda si les boutons de sa tête étaient aussi gros que ceux de son corps. On lui dit : « Oui, Sire. — C'est donc la petite vérole? » s'écria-t-il. Il répéta deux fois cette question, à laquelle on ne répondit pas : il entendit ce que cela signifiait.

Mme du Barry entra : « Madame, dit-il, j'ai la petite

(1) Louis-César le Blanc de la Baume, duc de la Vallière, né le 5 octobre 1708, épousa, le 19 février 1732, Anne-Julie-Françoise de Crussol, sœur du duc d'Uzès, née le 11 décembre 1713.

(2) Le duc de Choiseul y était toujours exilé.

vérole. D'ici à vingt-quatre heures, je puis être administré; il faut prévenir l'aventure de Metz, et il est nécessaire que vous vous éloigniez. » On prétend que les propos de la dame ont été très honnêtes» et, dans toute la maladie, sur l'article des sacrements, elle les a tenus tels. Elle a beaucoup pleuré, a voulu, en faisant ses adieux au Roi, lui baiser la main. On rapporte qu'il l'a retirée en disant : « Je voudrais bien, Madame, ne vous l'avoir jamais donnée. » La nuit a été agitée et on n'en a pas été fort content. Les bulletins sont tournés avec beaucoup d'art : il faut deviner comme cela se pratique.

Le mercredi 4, l'archevêque de Paris a été reçu par le Roi dont la première parole a été : « C'est la petite vérole. Monsieur l'archevêque : ce n'est que cela! » L'archevêque n'a pas répondu grand' chose, et a eu l'air de chercher à rassurer te Roi sur le danger. Sans doute, lui et le cardinal s'étaient partagés leurs rôles : celui-ci se présenta sur les onze heures, resta avec le Roi un petit quart d'heure; on ne sait ce qui s'est passé, mais on a entendu deux fois Sa Majesté dire oui, à voix basse. Après cet entretien, le cardinal est retourné chez lui, où se sont rendus les gentilshommes de la chambre qui ne quittent point le Roi, l'archevêque de Paris et le duc d'Aiguillon. Ce dont il fut question dans ce comité doit se deviner par les suites. En effet, le duc d'Aiguillon alla aussitôt trouver le Roi et, vraisemblablement, le décida à signer l'ordre de faire sortir de Versailles Mme du Barry, car Mme la Dauphine écrivit sur-le-champ à Madame Louise (1 ) que cette femme était partie d'après un ordre signé du Roi (2) .

(1) Louise-Marie de France, cinquième fille de Louis XV, titrée Madame Louise, née le 17 juillet 1737, morte au couvent des Carmélites de Saint-Denis, en 1787.

(2) J'ai appris que samedi dernier tous les ouvriers qui travaillaient

En quittant le château, le duc fit tout préparer et donna des instructions à sa femme ; puis il se rendit auprès de Mme du Barry qui alors plia bagage et vint chez le ministre, d'où elle partit pour Ruel avec Mlle du Barry, la vicomtesse et Mme la duchesse d'Aiguillon. Cette conduite ferme, honnête, conciliant la décence, les procédés et la reconnaissance que devait le ministre à cette femme, lui fit beaucoup d'honneur. Ses ennemis même le louèrent. Madame Adélaïde envoya dire à Mme du Barry qu'elle était satisfaite de la manière dont elle avait agi en tout cela, et que, quoi qu'il arrivât, elle n'avait rien à craindre. Sémonin m'a assuré que M. le Dauphin et Mme la Dauphine auraient été aussi fort contents du duc.

Tous ces mouvements avaient sans doute atterré le Roi ; depuis midi et demi jusqu'à trois heures, il fut au plus mal, la suppuration arrêtée, la petite vérole rentrée et la tête rendue à sa grosseur naturelle; le duc d'Ayen, qui l'a aperçu de la porte, en a été très effrayé. La nuit précédente, il avait eu une faiblesse; on affirmait même qu'il en avait eu une seconde. Sur les sept heures du soir, il a demandé Mme du Barry. On lui a dit qu'elle était partie : o Ah t déjà, » a t-il répondu, et il s'est tu. Des gens prétendent qu'il avait toute sa tête, mais que son but était de faire croire qu'elle s'était retirée d'elle-même et volontairement.

Le Roi a beaucoup conversé dans la soirée; il s'est préoccupé de l'arrivée du baron deBreteuil (i), des chevaux qu'il faudrait lui envoyer. Les uns pensent qu'il avait

dans l'avenue à la maison de Mme du Barry ont été payés et renvoyés : Manent opéra interrupta ruinœ minaque. (Journal de Moreau, lundi 9 mai 1774.)

(1) Auguste le Tonnelier de Breteuil, né en 1733, ambassadeur en Russie, en Suède, en Hollande, et à Vienne, ministre de la maison 4u Roi, puis premier ministre, émigra, et mourut en 1807.

pleinement l'usage de sa raison, les autres en doutent. Quoi qu'il en soit, il n'a pas été question de confession. Le lendemain, M. d'Avaray en me parlant du mauvais état où le malade avait été la veille, ne m'a rien caché : « Un quart d'heure de plus dans cet état, et il était mort. On Va fait revenir, et la suppuration a recommencé à force de vin d'Alicante et d'infusion de quinquina. » Au surplus, le bulletin annonce les craintes des médecins : il y est dit que la suppuration n'est pas rapide. Les derniers bulletins sont imprimés à Versailles et envoyés partout : ils sont pour le public.

J'ai vu la comtesse de Noailles : on est fort effrayé du peu de précautions que l'on prend en mettant dehors les draps et les linges du Roi. Imaginerait^on qu'un jour, et lorsqu'on le fit changer de tout, on plaça tout cela sur les fenêtres de la galerie qui donnent sur l'espèce de petit jardin où Mme la Dauphine et M. le Dauphin sont toujours, et qui est de plainpied avec l'appartement de M. le comte de Provence! Mme la Dauphine, qui vit ces draps suspendus, a dit à la comtesse de Noailles qu'elle en avait frissonné de la tête aux pieds parce que M. le Dauphin était là. Le prince de Poix, présent quand Mme de Noailles m'a raconté cela, a ajouté : « Mme la Dauphine a prétendu que cela s'était fait par ordre de Mme du Barry, et par bonne volonté pour M. le Dauphin. » Je ne crois pas que cette princesse ait tenu le propos, mais Mme de Noailles n'a rien répliqué.

J'ai été chez Mme de Durfort et je lui ai dit : « Si nous sommes assez heureux pour parvenir à la dessiccation, comme c'est le moment où le mal se communiqué par les particules que l'on respire, il serait bien essentiel que le Roi défendît alors à ses filles de venir chez lui. »

J'ai trouvé la duchesse de Noailles vis-à-vis de M. du Lau, criant à tue-tête contre l'archevêque et le cardinal.

Elle soutient que toute la Cour est indignée de leur inaction, que M. le duc de Penthièvre leur en a écrit, que M. le duc d'Orléans leur en a parlé, que Ton veut laisser mourir le Roi Très Chrétien sans sacrements.

La nuit a été mauvaise; Sa Majesté a eu beaucoup de délire, et le bulletin en fait mention, peut-être pour insinuer la raison qui empêche l'administration des sacrements.

Le samedi 7, en me rendant chez M. Bertin,je rencontrai Ghamfort (1), qui m'apprit que le Roi avait été administré, mais qu'il n'allait pas plus mal. Il n'en. était que mieux au contraire; voici ce qui s'était passé : depuis quelques jours, vraisemblablement, le Roi se préparait en secret; la veille, il lui était arrivé de dire : « J'ai toutes les peines du monde à rassembler mes idées. » Le soir, son état ne s'était point aggravé, mais sans doute îL redoutait le neuvième jour de la maladie, et s'était arrangé pour recevoir les sacrements auparavant. A deux heures et demie après minuit, il appela le duc de Duras (2) et lui ordonna d'envoyer chercher l'abbé Maudoux. Le duc, soit qu'il n'entendît pas, soit qu'il fût bien aise de se le faire répéter, eut l'air d'approcher du lit comme s'il n'avait pas compris. Le Roi reprit : « Oui, l'abbé Maudoux, mon confesseur; faites-le-moi venir. » Le duc de Duras se retourna et dit tout haut : « Messieurs, vous l'entendez, le Roi m'ordonne <}e faire venir son confesseur. » Le singulier, c'est que le premier gentilhomme, qui connaissait à merveille

(1) Sébastien-Roch-Nicolas Ghamfort, écrivain et moraliste, né en 1744, mort à Paris en 1794.

(2) Emmanuel-Félicité de Durfort, duc de Duras, né en 1715, épousa en 1773 Charlotte-Antoinette Mazarini, fille du dernier duc de Mazarin, et en secondes noces, en 1736, Louise-Françoise-Maclovie- Géleste de Goetquen; il fut ambassadeur à Madrid, maréchal de France, membre de l'Académie française, et mourut en 1789.

le logement de tous les acteurs et actrices de la Comédie, ne savait pas un mot de celui du confesseur. Il n'avait pas seulement imaginé qu'il en pût être question, et l'abbé Maudoux lui-même dormait profondément. Mais le Roi, au bout de quelques moments, le réclama de nouveau et ajouta : « Quoi, Vabbè Maudoux n'est pas encore là?* On le trouva à la fin ; il vint, et le Roi se confessa à plusieurs reprises. Il y a toujours des gens qui ont la montre à la main : on raconte que la première reprise fut de dixsept minutes.

À six heures du matin, le cardinal de la Roche-Aymon arriva et demanda au Roi son ordre pour les sacrements. Sa Majesté, qui voulait probablement faire encore quelques préparations, lui répondit : « Je vous ferai avertir. » Le cardinal s'en alla et le Roi appela la Martinière : « Tâtez-moi le pouls, lui dit-il... Comment le trouvez-vous? — Sire, meilleur qu'avant de vous confesser, et, si Votre Majesté me permet de lui parler franchement, il sera encore meilleur quand vous aurez reçu le bon Dieu : cela vous tranquillisera. » Le Roi reprit : « Voyez mesvésicatoires... comment est ma plaie? — Très bonne, Sire; aussi bonne que votre tête. »

La Martinière était à genoux pour regarder cette plaie; le Roi se pencha sur lui et l'embrassa. Ensuite, Sa Majesté commanda que l'on prévînt le cardinal de la Roche- Aymon. Les ordres furent donnés sur-le-champ pour les sacrements. Ils ont été portés dans le plus grand appareil, et toute la compagnie des gardes du corps a pris les armes et s'est mise à genoux sur le passage. Tous les princes, les ministres, les grands étaient à la suite des sacrements et y ont assisté.

Le cardinal de la Roche-Aymon entretint le Roi avant de l'administrer. Puis, tenant le viatique entre ses mains, il dit en s'approchant du lit : « Voici le Roi des Rois, le con-

solateur du Souverain et de ses peuples... » On n'entendit pas le reste. Quand le Roi eut communié et le saint ciboire remis, le cardinal revint auprès du lit : « Votre Majesté veut-elle que je rende publiquement ce qu'elle m'a confié? » Le Roi sembla ne pas avoir entendu» mais le cardinal, une minute après, s'étant rapproché, le Roi, sans nouvelle question, répondit : « Oui y répétez ce que je vous ai dit, et ce que je dirais moi-même si j'avais assez de force. » Alors, le cardinal se retourna, et parlant à haute voix : « Messieurs, le Roi m'ordonne de vous dire que, s'il a causé du scandale à ses peuples, il en demande pardon, et qu'il est dans la résolution d'employer le reste de ses jours à pratiquer la religion en bon chrétien, comme il l'a fait dans sa jeunesse, à la protéger et à faire le bonheur de ses peuples. »

Il a couru cinq ou six versions de ce discours. Celle-ci a été rapportée par M. de Périgord qui était présent et croyait avoir bien retenu. Les jeunes princesses et les princesses ont été, pendant tout ce temps-là, à genoux au bas de l'escalier de marbre. Le bon Dieu étant sorti, le Roi a fait approcher M. le duc d'Aiguillon et lui a donné ses derniers ordres : il s'agissait probablement du pour jamais de Mme du Barry. On assure qu'ensuite il a eu quelque peine à avaler son bouillon. M. le duc d'Orléans a beaucoup pleuré pendant les sacrements.

L'abbé Bertin (1) m'a montré une lettre qu'il recevait de Madame Louise, en réponse à la relation qu'il lui avait envoyée immédiatement, et qui est telle que ce que je viens d'écrire. Cette réponse m'a fait fondre en larmes. Elle commence ainsi : « 0 mon père, mon père, quels transports de joie vous me causez I... » et finit par cette phrase : « J'ai maintenant la plus grande espérance pour la vie, puisque

(4) Il était le frère du ministre.

Dieu a repris possession du cœur de mon pauvre père. » M. de Polignac, que j'ai rencontré en sortant de chez l'abbé Bertin, m'a dit que le Roi était aussi bien qu'il pût être. Je suis allé à Sèvres pour conter tout cela à la princesse d'Armagnac, et j'y ai passé la soirée. Sur les neuf heures et demie, on apporte de Versailles des nouvelles très rassurantes ; un courrier du comte de Noailles arrive peu après : toujours bonnes nouvelles. Malgré cela, nous avons appris qu'à Paris il s'était tenu les plus mauvais propos sur le Roi; le motif qui a porté à faire imprimer les bulletins, c'est qu'il s'en fabriquait de faux et d'effroyables. Les médecins de la capitale, jaloux de ceux de la Cour, débitent que tout annonce que le Roi est au plus mal. Hélas i ils avaient raison. L'état du Roi se soutint passablement toute la nuit; mais le lendemain dimanche, 8, à six heures du matin, tout parut se ralentir. De fréquentes envies de vomir, jointes à des douleurs d'entrailles, se manifestèrent; la tête s'embarrassa, on craignit la gangrène et le dépôt. Nous fûmes dans les transes toute la journée. L'évêque de Verdun, que j'arrêtai sur le chemin, me répondit : « Attendez-vous à tout ce qu'il y a de pire. »

• Dans la matinée du 9, on rappela les frères Sutton, médecins anglais, qui ont tant pratiqué l'inoculation. Ils avaient, assurait-on, un secret pour faire ressortir la petite vérole rentrée. On avait voulu le leur acheter; mais ils n'avaient consenti ni pour or ni pour argent à le communiquer, et on ne l'avait point employé parce qu'il restait encore un peu d'espérance. C'est parce qu'il n'en reste plus qu'on les fait revenir. Cependant, le Roi témoigne les plus grands sentiments de piété et a toute sa connaissance. Il a dit à M. de la Vrillière : « Je vois bien que je suis un homme mort. » On prétend que, dans

un autre moment, il a demandé M. le Dauphin; se reprenant ensuite» il s'est écrié : « Cruelle maladie qui m'empêche de voir mes enfants I »

Les intrigues vont leur train : on cherche, sous prétexte de mauvais air, à éloigner, pendant quarante jours, les anciens ministres de la personne du nouveau roi. Sémonin m'a peint sur son visage la tristesse et l'embarras du duc d'Aiguillon. J'ai été chez M. de Montmorin, et je lui ai parlé des difficultés qui naissaient de cette situation : « Oh I pour cela, m'a-t-il répondu, on ne risquera pas la personne du Roi; mais comme il est très important qu'il se mette promptement au fait, il peut fort bien travailler cuvec les premiers commis. »

L'archevêque de Toulouse (1) est arrivé; il est l'ami intime de l'abbé de Vermond qui lui doit tout. Sa venue est le premier effet du crédit de Mme la Dauphine et des vues de ceux qui l'environnent. Quant à M. le Dauphin, il ne se laisse pénétrer par qui que ce soit.

Sur le soir, l'état du Roi empira tellement que tout le monde crut qu'il touchait à sa dernière heure. M. l'archevêque de Paris repartit; on descendit la châsse de sainte Geneviève, et on devait y aller en procession. A onze heures, le Roi demanda l' extrême-onction et la reçut. Il avait passé, depuis vingt-quatre heures, beaucoup de temps avec son confesseur; celui-ci lui a dit : « Sire, vos souffrances sont la pénitence que Dieu vous envoie. — Pénitence bien légère, » a répliqué le Roi. L'évéque de Senlis lui a récité les prières des agonisants auxquelles il a répondu : « Amen. »

(1) Etienne-Charles de Loménie de Brienne, né en 1727, évêque de Condom en 4760, archevêque de Toulouse en 4763, archevêque de Sens en 4768 et cardinal, membre de Y Académie française en 4770, puis, en 4787, contrôleur général et ministre des finances. On l'arrêta en 4793, et il mourut en prison en 4794.

M. Berlin est fort affligé; il n'est pas question de lui dans les projets de changements. On nomme le comte du Muy, le duc de Nivernais (1), M. de Sartine. Le duc d'Aiguillon a ses paquets prêts et raconte à qui veut l'entendre qu'il s'en ira. Il aime mieux conserver sa liberté, sa place des chevau-légers, et se retirer avec une belle fortune, bien en ordre, et son gouvernement, que d'être plus tard chassé par l'intrigue et exilé.

Le mardi 10, je me rends de bonne heure à Versailles. Les princes étaient restés habillés jusqu'à cinq heures. Les bulletins étaient épouvantables : on avait cependant conçu un peu d'espoir de quelque relâche que le malade paraissait avoir. J'allai deux fois chez M. d'Aiguillon sans parvenir à le joindre, mais Sémonin me sembla rassuré d'après les bruits d'un meilleur état. lime confirma la résolution que témoignait le duc d'Aiguillon de renoncer au ministère. Je causai un instant avec le contrôleur général sur les intrigues. Il me dit d'un air pénétré : « Je voudrais avoir été renvoyé la veille de la maladie du Roi; je quitterai ce pays-ci avec grand plaisir, comptez là-dessus; ainsi, je mets tout au pis. »

Un certain Suvilliers, commis des bâtiments, nous rapporta chez Brotier que, le 16 ou le 18 du mois d'avril précédent, le Roi, étant à Choisy, avait le matin ouvert sa porte lui-même et appelé, dans la première pièce, un garçon du château nommé Mauroy : « Mauroy, lui avait-il dit, courez trouver le curé de ma part, et demandez-lui de dire aujourd'hui une messe pour le repos de Vâme de mon grand-père et de ma grand'mère. » Déjà il rentrait dans sa chambre,

(1) Louis-Jules Barbon-Mancini-Mazarini, duc de Nivernais, diplomate et littérateur, né à Paris en 4746, fut membre de l'Académie française et de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, ambassadeur à Rome, à Berlin et à Londres, ministre sous Necker, et mourut en 4798.

quand, tournant la tête, il avait repris : a Mauroy, une seule messe pour tous les deux. » Il s'était rappelé l'anniversaire delà mort de ce prince (i). C'était, au reste, m'a-t-on raconté, un usage pieux auquel il n'avait jamais manqué.

Je dînai à Sèvres chez Mme d'Armagnac et je regagnai ensuite à pied Ville-d'Avray, où j'appris qu'un courrier venait d'annoncer la mort du Roi. Une demi-heure après, M. le duc d'Orléans passa, allant à Saint-CIoud : le Roi avait effectivement rendu le dernier soupir à trois heures et demie. Uji instant auparavant, on était venu avertir M. le Dauphin qu'il n'y avait plus rien, rien du tout à • espérer. Il parut pénétré, abîmé dans la douleur : « Ah! mon Dieu, s'écria-t-il, je suis l'homme le plus malheureux! » Puis, se relevant et comme sortant de lui-même , il ajouta : « Je vois bien que Dieu le veut : il l'a décidé. Il ne me reste plus qu'à protéger la religion qui en a grand besoin, à écarter de moi les vicieux et les fripons, et à soulager les peuples. »

Dans le moment, le Roi expirait. Les chevaux étaient mis. Les petites dames sont entrées; le nouveau roi les a embrassées tendrement et leur a dit : « Nous ne nous séparerons pas : je vous tiendrai lieu de tout. » Les menins se trouvaient tous là ; en passant, il s'est adressé à eux : « Messieurs, vous voyez quelqu'un au désespoir; venez à Choisy demain, dès aujourd'hui même : je serai enchanté de vous y recevoir. » Quand on est sorti, on a demandé les chevaux de la Reine, et ce mot a semblé consterner toute la famille. Le Roi fit mettre dans le fond du carrosse la Reine et Mme la comtesse de Provence; il se plaça sur le devant avec Mme la comtesse d'Artois. Tout le peuple, aussitôt qu'il le vit, cria : Vive le Roi! et on partit pour Choisy. Il était décidé que Mesdames Tantes iraient aussi;

(4) Louis, fils aîné de Louis XIV et de Marie-Thérèse d'Autriche, leappelé Grand Dauphin, né en 1661, mort en 1711.

qu'elles occuperaient le petit château. Grands et ministres quittèrent Versailles. La duchesse de Noailles et M. de Gontaut (4), de retour à Paris, prétendirent l'un et l'autre que Mme du Barry, en arrivant à Ruel, ne s'était occupée que du soin de se procurer un bon lit, et que n'en ayant point trouvé à son gré, elle en avait envoyé chercher un à Marly. Ils racontèrent également que, depuis son départ, elle avait, tous les jours, fait prendre son poisson à la pourvoirie du Roi : c'était bien ne vouloir rien perdre des revenants-bons de la place.

Le premier président et le Parlement reçurent, à dix heures du soir, les lettres royales leur notifiant le malheur public et les exhortant à remplir leurs fonctions (2).

Dès le lendemain, le bruit courut qu'il existait un testament du Roi, fait plusieurs années auparavant et immédiatement après la mort de son fils, le Dauphin; on assurait aussi qu'il avait remis à Madame Adélaïde un portefeuille, en lui disant : « Vous verrez là tous les égarements de ma jeunesse. »

Le même jour, on donna deux cent mille francs aux curés de Paris pour leurs pauvres. Le Roi, avant la mort de son grand-père, avait écrit au contrôleur général afin de le prier de les faire distribuer, et avait ajouté à son invitation : « Si vous n'avez pas de fonds libres pour cela, vous pouvez les retenir sur ma pension et sur celle de

(4) Charles-Armand- Antoine, marquis de Gontaut, fils de Charles- Armand de Gontaut, duc de Biron, né le 8 septembre 4708, marié le 24 janvier 4744 à Antoinette-Eustochie Crozat du Châtel.

(2) L'arrêté que le Parlement fit le 44 au matin porte : 4° que les gens du Roi se rendront à Choisy pour assurer le Roi du zèle, du respect et de la fidélité de son Parlement; 2° que le Roi sera supplié de donner son jour pour recevoir la grande députation de son Parlement ; 3° que Sa Majesté sera également suppliée de se montrer à ses peuples dans un Lit de justice, tenu dans son Parlement. (Journal de Moreau.)

Mme la Dauphine. » L'aiftnône fut sur-le-champ exécutée.

Le jeudi 12, jour de l'Ascension, ma femme et moi allâmes à Versailles entendre la messe aux Récollets. La grille antérieure du château était tendue de noir; nulle autre tenture. Je me présentai chez le duc d'Aiguillon; il était enfermé. Je laissai pour lui une lettre pleine de témoignages d'attachement et de reconnaissance. En rentrant à Ville-d'Avray, nous envoyâmes proposer à la princesse d'Armagnac, qui refusa en alléguant sa mauvaise santé, de venir passer la soirée chez nous afin d'éviter le spectacle du convoi. Sur les sept heures, on partit en effet de Versailles pour transporter le corps du Roi à Saint-Denis, sans cérémonie; trois carrosses seulement, et ils n'étaient point en deuil, à l'exception du dernier. Dans le premier, se trouvaient le capitaine des gardes, M. Jde Beauvau (i) et le premier gentilhomme; les prêtres, dans le deuxième; le troisième portait le corps. Un détachement des gardes du corps le suivait avec des flambeaux. Mes gens, qui l'ont été voir, m'ont dit qu'il n'était pas plus accompagné que quand il allait à la chasse, soit que ce retranchement fût une conséquence de l'économie du nouveau roi, soit qu'il provînt du peu de temps que Ton avait eu pour préparer cette pompe, car l'infection était telle, dans la chambre du mort, que les prêtres ne pouvaient s'y tenir; on ne l'avait point embaumé, mais lavé.

J'ai su, par un témoin oculaire, un fait qui m'a affligé et indigné. Au moment même où le Roi venait de rendre l'âme, et à peine la Cour était-elle montée en carrosse que

(4) Charles-Just de Beauvau-Craon, né le 40 novembre 4720, gouverneur du Languedoc et de Provence, Grand ^'Espagne, maréchal de France, membre de l'Académie française, membre du conseil des ministres en 4789, mort en 4794.

Mme de Beauvau tenant le duc de Villeroi,Mme de Tessé tenant M. de Chabot, le prince de Poix et le vicomte de Noailles, traversèrent la terrasse en manifestant une très grande gaieté, les deux femmes surtout, jetant leur tête de côté et d'autre, et ne pouvant arrêter leur fou rire, comme si elles fussent sorties de la farce la plus plaisante.

Le nouveau roi n'employa pas mal son temps au début de son règne : le ii juin, il exila Mme du Barry au couvent de Pont-aux-Dames, avec défense d'y recevoir personne. La vicomtesse du Barry, exilée aussi, alla s'y enfermer avec elle. Pour Mahomet, autrement dit le grand du Barry, il avait pris les devants et était monté en chaise de poste ce jour-là, de très grand matin; on prétendit qu'il avait volé une partie des diamants de sa bellesœur. L'ordre fut expédié de l'arrêter et de le conduire à Vincennes, mais les exempts le manquèrent : il était chez Briffault, ancien marchand de drap, à la campagne; il en partit à cheval, accompagné de deux laquais, et suivit des chemins de traverse. Tous les du Barry ayant reçu interdiction de paraître à la Cour, le marquis remit sa démission de la charge de colonel des Suisses de la garde de M. le comte d'Artois, qui fut donnée au chevalier de Monteil, capitaine dans la même compagnie ; la marquise quitta également sa place de dame de Mme la comtesse d'Artois, à laquelle on nomma la comtesse Diane de Polignac. Enfin, La Borde, l'un des premiers valets de chambre, fut chassé : il était l'ami et le confident de Mme du Barry, et avait voulu autrefois succéder au petit département de Le Bel. Le jour même de l'exil de Mme du Barry, la comtesse de Gramont reçut sa permission de retourner à la Cour.

C'est une chose singulière que la dernière des prédic-

tions de Mathieu Lansberg, pour le mois d'avril, dans VAlmanach de Liège de Tannée 1774. On y lisait : a La dame la plus favorisée jouera son dernier rtffe. » Dès le mois de janvier, Mme du Barry s'était appliqué cette prédiction et avait travaillé à faire supprimer l'almanach.

Le Roi conserva à ses douze menins leurs pensions et leur donna les grandes entrées ; il supprima toutes les autres accordées par le feu roi. Le cours des effets augmenta beaucoup sur la place et, malgré l'incertitude où l'on était sur le nouveau ministère, la confiance que l'on avait pour le mattre rétablit aussitôt le crédit. On continuait de payer partout, et cette attention qu'avait eue le contrôleur général faisait honneur à son zèle.

Le dimanche 15, on publia au prône, dans toutes les paroisses, le mandement de l'archevêque de Paris prescrivant des prières pour le feu roi. La lettre par laquelle son successeur les demandait, renfermait quelques incorrections de style. L'abbé de Montagnac nous assura qu'elle était écrite en entier delà main de Sa Majesté; cependant, elle portait la date du 10, jour du décès du Roi. Le mandement était très bien.

La petite vérole de ce malheureux Louis XV était si affreuse qu'un garçon du château, nommé Bécurt, qui avait aidé à l'ensevelir, mourut en deuxfois vingt-quatre heures ; un autre, au bout de deux jours. Imbert, fils de l'apothicaire, attaché aussi au service de Sa Majesté, fut pris à son tour. Malgré l'esprit-de-vin, la térébenthine et tous les parfums, le corps du prince, placé dans le caveau de Saint-Denis, au lieu où reposaient les cendres de Louis XIV, exhalait une telle infection que l'on mura ce caveau. Cela faisait trembler pour le moment où l'on pouvait être obligé de le rouvrir. Et voilà ces hommes dont tout le monde désire approcher pendant leur vie : il faut

défendre l'humanité contre leur approche, dès qu'ils sont dans le cercueil! '

On affirmait que la petite vérole était à Versailles, et même le pourpre; cependant le Roi devait y aller le 18 mai, parce qu'il fallait qu'il fût là pour la levée des scellés. 0 sublime étiquette ! ô inaltérable routine I quand cesserez-vous de nous gouverner!

Cette formalité fut remplie, en effet, en présence de Sa Majesté, par M. de la Vrillière et M. Bertin, mais le 6 juin seulement. On lut le testament du feu Roi. Il était daté du 7 janvier 1766, peu de temps après la mort de feu M. le Dauphin, et contenait, à l'adresse de son petit-fils, les plus touchantes exhortations de protéger la religion et de la pratiquer, unaveu de ses fautes et de ses faiblesses, une prière d'avoir soin des enfants qu'il pourrait laisser, et de leur pardonner le vice de leur naissance. Il faisait pour deux cent mille livres de legs pieux, disposait de ses bijoux en faveur de ses enfants et petits-enfants, même d'étrangers ; ordonnait, qu'outre le payement de leur maison et de leur entretien, le Roi, son successeur, payerai! à toutes les princesses, ses sœurs et tantes, deux cent mille livres de rente par an. On trouva une grosse cassette pleine de papiers, mais seulement environ 43,000 livres, dont quarante-deux en or et environ mille en argent. Voilà à quoi se réduisaient ces soixante millions dont tout Paris parlait! Le Roi s'est attendri en lisant le testament de son grand-père.

M. le duc d'Estissac (1), qui, comme grand maître de la

(4) François-Alexandre-Frédéric, duc d'Estissac, puis duc de la Rochefoucauld-Liancourt, né le 44 janvier 4747, grand maître de la garde-robe sous Louis XV et sous Louis XVI, député aux États-généraux, émigra, rentra en France après le 48 brumaire, s'occupa d'entreprises philanthropiques, fut membre de la chambre des Pairs en 4844, et mourut en 4827.

garde-robe, avait le droit de prendre les bijoux et la toilette du roi défunt, porta à Sa Majesté pour 250,000 livres de diamants qu'il y avait trouvés. Le Roi les refusa et lui dit : « Ce sont des droits de votre charge. » Le duc répondit qu'il ne connaissait point de pareils droits; de là, grande dispute de noblesse et de désintéressement. Le duc tint ferme, l'emporta enfin, et le Roi reprit les diamants.

L'oraison funèbre de Louis XV fut prononcée à Saint- Denis, par M. de Senez (i), le 27 juillet. M. do Montmorency et un abbé de ses amis, qui y assistèrent, nous en rendirent compte. Ce n'était point un éloge, c'était un rapport funèbre destiné à mettre le siècle et la postérité à portée de juger la mémoire du monarque. Sa division était le bien dans la première partie, le mal, dans la seconde, pour instruire les princes par l'un et par l'autre. L'orateur avait dit tout ce qu'il avait sur le cœur, et on ne pouvait croire que ce discours fût imprimé, du moins tel qu'il avait été prononcé. Il déplut à Voltaire qui composa, contre l'évéque de Senez et contre son oraison funèbre, une facétie très plate et pleine d'impiétés.

(1) Jean-Baptiste-Charles-Marie Beauvais, évêque de Senez, né à Cherbourg en 1731, député de Paris aux États-Généraux en 1789, mort à Paris, en 1790.

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