‹ Mes souvenirsChapitre 172 sur 207 · PÉCULE. SECRET DE LOUIS XIV · texte numérisé non relu

PÉCULE. SECRET DE LOUIS XIV

nouveau papier pour les cinquante mille écus d'intérêt, porta tout au Roi. C'était au moment où ce prince, de bonne humeur, se préparait à aller souper chez Mme du Barry. Il parut fort aise de voir ces billets, adressa des remerciements au ministre et lui dit : « Gardez-moi cela et rapportez-le-moi demain matin. Il faudrait que je misse ces papiers dans ma poche. Je vais souper là-haut; quand je suis là, c'est à qui me fouillera, et ils me prennent tout. »

Un homme à même de le savoir parfaitement' m'a affirmé que le goût de la vie privée s'était emparé du Roi du vivant même de M. le Dauphin. Son projet était d'abdiquer dès que son fils aurait été en état de gouverner. Il se serait fait assurer de gros revenus et aurait eu, pardessus le marché, ce pécule inconnu qu'il travaillait à former depuis de longues années.

Ce désir des jouissances libres et privées est assez naturel aux rois : Louis XIV n'en était pas exempt. Il avait quelquefois cherché à dérober à la connaissance des ministres des sommes d'argent assez considérables, qu'il trouvait moyen de s'approprier sans qu'elles entrassent au trésor royal. Voici une anecdote que je tiens de Laverdy (1), mon confrère, père du contrôleur général; il était vieux, j'étais jeune ; il aimait à conter, et moi à écouter : « Sous la Régence, on poursuivit les traitants et on leur fit rendre gorge à la chambre de justice. Au nombre des papiers qui pouvaient constater des déprédations, on découvrit plusieurs quittances de M. de Ponchartrain, attestant qu'il avait reçu des pots-de-vin très considérables pour les baux des fermes. Le procureur général de la justice et deux membres de ce tribunal se transportèrent

(4) Ce très aimable avocat m'avait présenté au serment du barreau, et avait été l'un de mes confrères avec qui j'avais été le plus lié d'amitié. (Note de Moreau.)

auprès de l'ancien ministre. Ils lui exposèrent le fait, alléguant la sévérité du ministère public et s'excusant de ne pouvoir se refuser à cette enquête. M. de Ponchartrain leur dit : Messieurs, pour combien d'argent avez-vous trouvé de ces quittances? — Pour tanty Monseigneur. — Eh bien! vous n'avez pas tout. Il les mena ensuite à un secrétaire d'où il tira les reçus de Louis XIV lui-même, qui prouvaient que ces sommes, et bien d'autres, avaient été exigées parle Roi, dont le ministre n'était que le prête-nom. »

Mme de Pompadour avait corrompu la Cour et la nation, Mme du Barry ne fit qu'encanailler le pauvre Louis XV. La première avait épousé M. Lenormand d'Êtiolles, qui racontait lui-même que le Roi, l'ayant mandé dans son cabinet, lui avait ordonné, avec un air très sévère et des menaces, de signer une procuration pour consentir à la séparation d'avec sa femme. Un notaire était là et l'acte se trouvait tout dressé. M. Lenormand répondit au Roi qu'il ne pouvait lui rendre un plus grand service, et qu'il lui était impossible de souffrir sa femme. A cette grande iniquité, les tribunaux se sont prêtés i

La seconde était la fille d'une cuisinière qui l'avait eue en bonne et franche bâtardise; lorsqu'elle fut dame, elle maria sa mère à ce Monrable qu'on n'a jamais connu, et l'installa au couvent de Sainte-Elisabeth, où elle avait un carrosse, deux laquais et environ dix mille livres de rente, force beaux habits et bijoux qu'on lui donnait et qu'elle ne mettait pas. Elle était très heureuse de sa position, répétait sans cesse qu'elle était bien riche et jurait encore quelquefois. Elle avait pour amie une femme de chambre, et passait ses journées avec une espèce de surveillante nommée le Grand Chaudronnier. Cette Mme de Monrable avait le ton de son ancien état, contait ce qu'elle pouvait, et était toujours faite comme une sorcière. Sa

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