ANECDOTES SUR M*B DU BARRY
sa présence, jeté feu et flammes contre M. de Bonnaire qui avait adjugé pour quinze cent mille livres le duché de Pecquigny à Mme du Barry. Celle-ci devait mettre cent mille écus dans sa poche, car elle avait reçu du Roi un acquit de comptant de dix-huit cent mille livres. Elle envoya pour le toucher; le contrôleur général lui fit répondre qu'il n'avait pas d'argent et qu'elle attendît. C'était pendant la maladie du Roi, de sorte que si ce prince eût vécu, cette femme prenait à l'État dix-huit cent mille livres de plus.
Son influence était vraiment surprenante : M. le Dauphin et Mme la Dauphine demandaient le régiment de M. de Duretal (1) pour M. de Roucy ; Sa Majesté le dési-
nièce, avec une dot considérable qu'elle lui faisait. 11 l'avait refusée, disant qu'il n'épouserait jamais une jeune femme. Quoi qu'il en soit, la malheureuse se dit, d'une manière lamentable : • Toujours! toujours! pour jamais! c'est moi qui Vai voulu! » Elle m'a montré le projet de séparation à l'amiable qu'elle doit signer, ainsi que son mari, et par lequel ils doivent partager entre eux leurs revenus. Le duc de Noailles et M. le marquis de Gastries signeront comme témoins. (16 et 25 mai 1774.)
Cette Mme de Giac est impayable par son esprit et sa gaîté. Je lui fis une visite de deux heures; elle commença par des lamentations, finit par des éclats de rire, et je lui disais de temps en temps : « Non, madame, vous n'en mourrez pas. »
21 décembre 1775. — J'ai fait deux visites qui m'ont fort intéressé : J'ai été voir Mme de Giac qui m'a prodigieusement amusé, et après elle, Mme de Saluces. Elles ont beaucoup d'esprit l'une et l'autre, mais d'un caractère très différent. Mme de Giac est la plus aimable folle que je connaisse; elle me contait son amour pour son mari et j'ai vu qu'il durait encore ; mais chez elle, le moindre sentiment est passion, et sur ce qu'elle m'a raconté que la maréchale de Noailles avait fait quelques railleries de ses lettres, elle me disait : « Dites à votre maréchale que quand j'écrirai à mon chat, que je n'aime point, j'y mettrai plus de chaleur et de tendresse qu'elle n'en mettra jamais en écrivant à son amant, si jamais il y a un homme assez malheureux pour le devenir. » La comtesse de Saluces m'a fait mille amitiés ; elle est actuellement en relations avec Diderot, et, pour capter le contrôleur général, s'est liée avec quelques philosophes. (Journal de M or eau.)
(1) Armand-Alexandre Roger, comte de Duretal, né le 19 octo-
rait aussi, et M. le duc d'Estissac offrait de le payer; mais Mme du Barry le réclamait pour un autre. Le duc d'Aiguillon n'osa jamais, du vivant du feu roi, déférer à la recommandation de Mme la Dauphine: il se contentait de faire tous ses efforts pour engager M. d'Estissac à aller trouver la favorite, et lui disait : « Mettez-vous à ma place, voyez Mme du Barry; tâchez de lui faire entendre raison. » Bref, ce régiment ne fut donné à M. de Roucy que sous le nouveau Roi. Celui-ci, après la mort de son grand-père, ne voulut plus que l'on nommât Mme du Barry : il dit que c'était chose finie; aussi, les personnes qui avaient été liées avec l'ancienne favorite, recevaient-elles sans cesse de nouvelles mortifications : Mme la duchesse d'Aiguillon fut accueillie très froidement par la Reine lorsqu'elle vit toute la Cour : elle parla à tout le monde excepté à la duchesse. Un jour, Mme de Crenay suivait Mme la comtesse d'Artois à la promenade qu'elle faisait avec la Reine, Sa Majesté refusa de la recevoir et dit qu'elle n'entendait pas qu'elle montât dans ses carrosses. Une autre fois, la comtesse de Gramont arrive à la chapelle, se met par inadvertance à côté de Mme d'Harville, s'en aperçoit, rougit, est embarrassée, veut s'éloigner; la Reine qui la voit se met à rire, et toutes les dames de rire pour faire leur cour (1). La marquise de Forcalquier fut obligée de donner sa démission : elle était si vilipendée à la Cour qu'il était impossible qu'elle y tînt, et, depuis la mort du Roi, elle avait essuyé mille dégoûts. Un beau jour que toute la Cour était en présence de leurs Majestés, le prince de Tingry, qui était auprès d'elle, lui
bre 4748, fils de Louis- Armand-François de la Rochefoucauld, comte de Marthon et comte de Roucy, puis duc d'Estissac, et de Marie, seconde fille d'Alexandre, duc de la Rochefoucauld.
(1) Mme de Crenay et Mme d'Harville étaient dames pour accompagner Mme la comtesse d'Artois.