‹ Mes souvenirsChapitre 176 sur 207 · MALADIE DE MESDAMES · texte numérisé non relu

MALADIE DE MESDAMES

parla. Un instant après, le Roi demanda à celui-ci : « Estce que vous connaissez cette femme-là ? »

Jamais prince n'a été moins regretté que le pauvre Louis XV. Aussitôt après sa mort, il courut d'infâmes épitaphes annonçant le mépris et la haine ; c'est M. de Brissac (1) qui me répéta ces horreurs : il les avait recueillies sur le pavé de Paris. En voici une en vers :

Louis a rempli sa carrière, Et fini ses tristes destins.

Tremblez voleurs, fuyez p... :

Vous avez perdu votre père.

En voici une autre en prose :

« Ci-gît qui nous donna le système en naissant, la guerre en grandissant, la famine en vieillissant, et la peste en mourant. »

Ce fut vraiment la peste qu'il laissa; et bientôt Mesdames, filles du Roi, se trouvèrent prises, à leur tour, de la terrible maladie dont elles avaient contracté le germe au chevet du lit de leur père. Le 16 mai, le marquis de Noailles m'annonça que Madame Adélaïde avait eu la fièvre toute la nuit : c'était la petite vérole; elle commença à paraître le lendemain fort tard; immédiatement, les ordres furent expédiés pour meubler la Meute, et le mercredi, à dix heures du matin, la Cour partit pour s'y installer. Madame Sophie avait aussi tous les avant-coureurs de la petite vérole, mais elle ne se montrait pas encore. Les jours suivants, les bulletins de Madame Adélaïde ne furent pas rassurants; quant à Madame Sophie, elle pleurait, mourait de peur, et avait reçu le bon Dieu. Madame Adélaïde se contentait de s'y préparer, et, dès le début de sa maladie, elle avait fait venir l'évèque de Meaux (2). Le

(1) Maréchal de camp et compositeur de musique. On a de lui, entre autres, Y Empire de l'amour, 1733; Léandre et Héro, 1750.

(2) M. de la Marthonie de Coussade, premier aumônier de Madame Adélaïde.

20 mai, Madame Victoire, atteinte elle-même du mal, et qui avait été saignée trois fois au pied depuis la veille, reçutles sacrements parce qu'elle voulait , disait-elle, être tranquille et que l'on fût gai autour d'elle pendant toute sa maladie. Des trois malades, Madame Sophie était celle qui causait le moins d'inquiétudes par la nature de son mal et qui, cependant, en prenait le plus. Nous passions notre temps à Sèvres, chez Mme d'Armagnac, pour avoir, deux fois par jour, des nouvelles de Choisy; enfin, le 29 mai, on sut que Mesdames Adélaïde et Sophie étaient hors d'affaire. J'en profitai pour adresser à Mme de Durfort, sans lettre et en anonyme, trois couplets dans lesquels je célébrais la convalescence de Mesdames.

Je lui écrivis un peu plus tard et lui envoyai également, en lui recommandant de ne pas nommer l'auteur, une chanson gaie et honnête que j'avais faite à la louange du nouveau Roi, et sur les espérances qu'il donnait à ses sujets. Quelques jours après, je me rendis à Choisy; Mme de Périgord était à Paris depuis la veille ; Mme de Narbonne se trouvait chez Madame Adélaïde, et Mme de Durfort, chez Madame Victoire. J'allai dans le cabinet de celle-ci, et je priai un garçon de la chambre d'avertir Mme de Durfort de mon arrivée. Elle sortit sur-le-champ, et s'excusa beaucoup de ce qu'elle n'avait pas encore eu le temps de me répondre ; elle m'apprit que Madame Victoire avait été infiniment contente des trois couplets que je lui avais adressés et voulait me voir. A ce moment, j'entendis une voix qui disait : « Faites-le donc entrer. » C'était la princesse elle-même. Je m'avançai; elle était dans son lit et Mme de Chastellux (1) était assise auprès d'elle. La

(1) Angélique- Victoire de Durfort, née à Versailles le 2 décembre 1752, tenue par le Dauphin et Madame Victoire, épousa à Saint-Cyr, le 21 avril 1773, Henri-Georges-César, comte de Chastellux, et mou-

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