SÉPARATION DE M. ET DE MMB DE GIAC
princesse me dit les choses les plus obligeantes et elle ajouta : « Je reste dans mon lit parce que j'ai un clou mal placé; mais craignez-vous la petite vérole? » Je répondis : « Madame est guérie, je ne puis plus la craindre. » Il fut alors question de mon autre chanson : elle n'avait point encore été vue, et Mme de Durfort me raconta qu'elle ne l'avait pas montrée à cause de la mention que j'y faisais du duc de Noailles. Je fis observer que mon intention n'avait été que de le louer ; Mme de Durfort répliqua que cela pouvait n'être pas pris de même par tout le monde, et immédiatement j'assurai que, s'il en était ainsi, je referais ce couplet. Nous parlâmes ensuite de Laujon (1) qui avait apporté à Choisy des couplets fort agréables, mêlés à de la prose assez plate. Madame me dit : « Pourquoi prétend-on que, quoique ce qu'il fasse soit fort joli, il est ennuyeux en conversation? » Je répondis : « C'est qu'il est extrêmement doux, n'a jamais un mot méchant pour personne et que, dans le monde, on parait fade quand on n'a pas un peu de malice. » Nous nous entretînmes aussi de Mme de Giac; la princesse ignorait qu'elle fût séparée; je le lui appris; elle me demanda tout ce que je savais de cette histoire, et m'embarrassa parce que je ne voulais dire du mal ni du mari ni de la femme. Je m'en tirai sans leur faire tort ni à l'un ni à l'autre, et j'insistai beaucoup sur les bonnes qualités et sur l'élévation du caractère de cette malheureuse, qui venait de s'enfermer au couvent des Carmélites de la rue Chapon, pour de là aller s'enterrer à la Visitation de MouKns. Au
rut à Paris le il novembre 1816. Elle faisait partie de la maison de Madame Victoire en qualité de dame pour accompagner, et devint dame d'honneur de cette princesse en remplacement de sa mère, la duchesse de Givrac.
(1) Pierre Laujon, né en 1727, mort en 1811, commissaire des guerres, secrétaire des commandements de M. le duc de Bourbon, membre de l'Académie française.
fond, elle était déchirée par toutes les passions, et avait poussé la folie ou la noblesse jusqu'à donner une somme de soixante mille livres, afin de constituer une rente de trois mille francs à une servante qu'entretenait son mari avant son mariage, et dont il avait un bâtard.
J'étais fort en train de causer et de distraire la princesse, quand arriva Madame Adélaïde avec M. le prince de Condé. Je me reculai; Madame Adélaïde m'accueillit très bien et me fit rapprocher. Elle indiqua un siège à côté d'elle à M. le prince de Condé, puis m'en montrant un autre : a Mettez-vous là. » Mais je n'eus garde de m'asseoir, et je continuai mon historique qui parut amuser beaucoup. Un quart d'heure après, ce fut le tour de Madame Sophie et d'autres dames. Je me retirai, et, comme Mme de Durfort s'en allait, je sortis moi-même. Je revins dans le cabinet de Madame Victoire, attendant l'heure de faire ma cour aux autres dames; Mme de Durfort m'envoya chercher : il était question d'une jolie boîte qu'elle voulait offrir à la princesse, et sur laquelle il y avait un médaillon représentant l'autel de la santé : les trois princesses venaient y présenter leurs vœux pour le Roi, leur père ; la France prosternée invoquait la déesse pour le Roi et pour ses filles. Il s'agissait de trouver une inscription et une devise; il fallait que cette inscription fût courte, tout en expliquant le fait dont on désirait conserver la mémoire. Après bien des embarras et des peines, ce fut moi qui imaginai le Pietas superstes qu'on lit au milieu du médaillon, et, autour, ces mots que je plaçai dans la bouche de la France : « Vos vœux étaient pour lui ; je n'obtins que pour vous. »
Je courus ensuite me mettre sur le passage de Madame Adélaïde et de Madame Sophie qui sortaient de la messe ; je les suivis dans un salon où l'on jouait au volant;