‹ Mes souvenirsChapitre 178 sur 207 · PIETAS SUPERSTES · texte numérisé non relu

PIETAS SUPERSTES

puis je retournai à leur dîner, et je fus un des premiers que Madame ait appelés : « Votre histoire a été souvent interrompue', » me ditrelle. Je lui répondis : « Madame, j'achèverai de la conter à Mme de Durfort qui aura la bonté de la rendre à Madame. » Madame Victoire avait dîné dans son lit, et ne s'était levée qu'à six heures. J'allai lui faire ma cour ; elle s'approcha de moi et je lui dis : ((J'ai voulu avoir encore l'honneur de contempler Madame au grand jour. » Elle me demanda : « Comment me trouvez-vous? — Belle comme la vertu. » Elle se mit à rire ; j'ajoutai : a Madame me donnerat-elle quelques ordres pour Mme d'Armagnac chez qui je vais souper? — Dites-lui, répondit-elle, que je compte sur son amitié, et que je la verrai avec grand plaisir, dès que je le pourrai. »

Le dimanche 26 juin, j'arrivai à Choisy avant dixheures. Je me présentai chez Mme de Périgord, chez Mme de Narbonne et chez Mme de Durfort. Je remis àla deuxième une lettre de Mme d'Armagnac pour Madame Adélaïde. Pendant que Madame Victoire s'habillait, j'allai dans le grand cabinet qui précède sa chambre, et j'eus soin de me faire voir au moment où la porte s'entre-bâilla. Elle m'appela de l'autre bout de sa chambre ; j'entrai ; elle vint à moi et me combla de bontés. Elle me montra la boîte que Mme de Durfort lui avait donnée et me dit : « Voilà quelque chose dont vous m'avez fait présent. » Je lui assurai que je ne prenais pas la liberté de lui offrir quoi que ce soit : o Au moins vous la connaissez, » reprit-elle en m'indiquant l'inscription qui avait été approuvée de tout de monde. Puis, sur son ordre, je regardai des bracelets qu'elle destinait à ses dames; elle les distribua en ma présence. Nous parlâmes encore de son visage, de son ancienne beauté, et je restai avec les plus intimes de sa cour. Je suivis ensuite Mesdames à la messe, mais auparavant j'avais

fait ma cour aux deux autres» lorsque les ambassadeurs y étaient entrés; après la messe, Madame Adélaïde me chargea de transmettre ses compliments à Mme d'Armagnac, et de lui dire qu'elle lui écrirait de Marly, qu'heureur sèment elle n'était pas restée borgnesse, etc.

M. le prince de Gondé ne quitta point Mesdames durant tout le séjour qu'elles firent à Ghoisy après la mort de Louis XV : il s'y était enfermé avec elles dès le début de leur maladie, et leur tint fidèle compagnie pendant leur convalescence. J'avais toujours été accueilli par lui avec les marques de la plus flatteuse bienveillance : il avait su vraisemblablement que j'étais l'auteur anonyme d'un Éloge historique de feu Mme la princesse de Condé (1), paru dans un ouvrage périodique intitulé le Moniteur, que plusieurs gens de lettres aimaient à enrichir de leurs productions. J'étais presque le parrain de ce Moniteur dont j'avais écrit le discours préliminaire, quand l'avait fondé, en 1759, l'imprimeur Saillant, mon ami. J'y fis insérer, entre autres choses, un second discours sur les Devoirs des princes, ayant ces deux vers d'Horace pour épigraphe :

Regum tremendorum in proprios grèges, Reges ipsos imperium est Jovis.

Le numéro, que remplissait entièrement l'éloge purement religieux de feu Mme la princesse de Gondé, fut rapidement enlevé et eut un vif succès, car cette princesse était une sainte, et mon intention avait été que ce grand exemple fût une leçon pour les princes et pour les gens de la Cour.

(4) Le prince de Condé avait épousé, le 3 mai 1753, Charlotte- Godefride-Élisabeth de Rohan-Soubise, fille du premier lit du prince de Soubise et d'Anne-Marie-Louise de la Tour d'Auvergne, née le 7 octobre 4737, morte le 5 mars 1760.

Page 1