SONGE DE MON PÈRE
d'autre précepteur que mon père : il ne s'en rapporta qu'à lui des soins dus à ma première éducation, et fut d'abord mon seul maître dans tous les genres de connaissances; tout ce que l'on fait, tout ce que l'on apprend dans les collèges, je l'ai fait, je l'ai appris avec lui, et je commençais ma quinzième année, lorsque, se disposant à m'envoyer à Paris, au collège de Beauvais, l'un de ceux où la religion était le mieux connue et les mœurs le plus surveillées, il me parla en ces termes :
« Écoute-moi, mon fils, car je dois te confier une chose que tu n'oublieras pas toutes les fois que tu penseras à moi. Environ quinze jours après ta naissance, j'eus un songe qui ne m'est point sorti de l'esprit, et qui m'a donné beaucoup à penser sur le sort que Dieu te destine. J'étais à genoux sur les marches d'un autel, et avec toute l'ardeur dont j'étais capable, je priais Dieu pour toi. Alors, je te vois sur cet autel même, j'aperçois à tes côtés une épée nue; la frayeur et l'étonnement m'éveillent en sursaut. Mon enfant, je ne suis point Joseph pour expliquer ce songe, mais je ne l'ai jamais perdu de vue dans ton éducation; et cette religion que je t'ai enseignée, je me suis souvent dit que, quelque jour, tu en serais le défenseur, peut-être même la victime. »
A l'âge où j'étais, prêt à partir pour un voyage que je désirais beaucoup, je fus faiblement touché de ces paroles; mais j'ai toujours été persuadé que je devais, à l'exemple et peut-être aux prières de mon père, deux espèces de grâces dont je ne puis trop remercier Dieu dans ma vieillesse : l'une a été de ne jamais douter de l'Évangile; l'autre fut cette providence marquée qui, par une suite d'événements singuliers, m'a toujours, soit au moral, soit au physique, sauvé des pièges qui m'ont été
5 octobre 1725, morte le 25 mars 1728; 2° Marie-Louise-Illuminée, née le 29 novembre 1727, morte le même jour.
tendus, et préservé des désordres qui pouvaient abréger ou flétrir ma vie.
Cette prédiction était si connue dans ma famille que, quand j'y venais passer mes vacances, ma mère et l'aînée de mes sœurs me disaient en riant : « Si tu n'es pas « ministre, tu dois être au moins archevêque; dépêche-toi donc, « car c'est toujours là que ton père t'attend. »
Quelques succès que j'eus, lorsque je fus livré à l'éducation publique et à ma propre expérience qui devait la finir, éveillèrent en moi le désir, si naturel aux hommes, de m'agrandir et de faire fortune. Mon but, je l'avoue, était de m'élever au-dessus de mon état; je crus qu'en l'atteignant je récompenserais mon père des soins qu'il avait pris de moi. Je ne m'occupai guère de ce que j'appelais alors son rêve ; cependant si, comme je l'ai toujours pensé, la confiance est non seulement le signe, mais la cause même de ce que nous nommons le bonheur, toutes les occasions qui se multiplièrent sous mes pas semblèrent m'annoncer celui que je souhaitais le plus, la célébrité jointe à Tirréprochabilité.
Ce fut au mois de septembre 1734 que mon père, voulant s'assurer du degré auquel il avait conduit mon éducation, m'amena lui-même au collège de Beau vais, qui, dans tous les temps, avait été soumis à l'administration immédiate du Parlement. Il eut lieu d'être content, mais je le fus encore plus que lui lorsque, dès ma première composition, je me trouvai nommé le premier de toute la classe (1).
Pendant deux ans que je restai sur les bancs de rhétorique, j'eus tous les prix. Je fis ensuite deux ans de philosophie sous M. Poitevin, et, m'étant lié d'amitié avec
(1) Mes succès me placèrent, dès ma première composition, sur la chaire de premier empereur en rhétorique. (Moreau.)