M. ET M- DE PARIS
naissait depuis longtemps, fut un de ceux à qui il fît proposer d'en prendre une. Bon avocat en province, il jouissait d'une fortune bien au-dessous de la médiocre. Mais tout ce qu'il désirait était une occasion, ou même un prétexte, pour quitter Saint-Florentin et venir achever à Paris l'éducation de sa nombreuse famille. J'avoue que je tremblai quand je sus qu'il acceptait. Je n'ignorais pas qu'il avait souvent sacrifié à son goût pour les belleslettres, tantôt les travaux, tantôt les produits de sa profession ; et, comme les enfants croient toujours en savoir plus que leur père, j'osai blâmer le mien lorsqu'au début de 1739 je le vis arriver à Paris, où, janséniste endurci, il eut tout le temps de jansénistiser à son aise.
Il avait pour ami intime Jérôme-Nicolas de Paris, conseiller au Parlement, frère aîné du thaumaturge de Saint- Médard. Ce bon M. de Paris avait épousé, à cause de sa fortune, une femme plus vieille que lui, et qui l'aimait. Elle se nommait de Lude et était veuve d'un M. Lépagnol, trésorier de France à Reims, patrie de M. de Paris, Tous deux s'étaient pris d'affection pour moi : les jours de congé, ils m'envoyaient chercher; le conseiller y venait souvent lui-même. Quand je leur avais été présenté, en 1734, ils habitaient rue des Vieilles-Haudriettes; je me souviens que l'usage était encore de mettre son chapeau à table. Depuis, ils vinrent demeurer rue Barbette, mais ne me perdirent pas de vue. Cette famille de Paris n'avait point d'enfants. On était au plus fort des miracles de Saint-Médard, et, à l'exemple de l'abbé (1), leur frère et beau-frère, ils vivaient dans la plus haute dévotion. J'étais alors un bon petit janséniste.
(1) François de Paris, diacre janséniste, né en 1690, mort en 1727, et connu surtout par les scènes scandaleuses auxquelles les convulsionnâmes se livrèrent sur son tombeau.
Mme de Paris voulait que je fusse médecin; elle chercha, par tous les moyens, à vaincre la sensibilité de mes nerfs : cette sensibilité était telle que le spectacle d'une dissection, le récit seul d'une opération chirurgicale me faisait évanouir. Trois fois en une matinée, je fus obligé de sortir de l'amphithéâtre où l'on disséquait un coquin d'abbé qui s'était tué lui-même. Mme de Paris me mena aussi à l'Hôtcl-Dieu, où elle allait servir les malades avec le célèbre janséniste Titon. Je ne pus surmonter un pareil spectacle et je revins à l'idée du barreau; mais ces généreux amis ne pouvaient plus m'y être utiles : ils avaient pris le parti de se retirer à Reims et d'y vivre dans la retraite et la pénitence.
Une chose très vraie, c'est que ces deux époux, autrefois très dissipés, s'étaient réellement convertis, grâce à l'exemple du diacre et d'après le bruit que firent ses miracles. J'ai été, depuis leur départ, en relations de lettres très suivies avec la pauvre Mme de Paris; cette correspondance m'a longtemps entretenu dans le goût de la piété que mon père m'avait donné. Ce fut Mme de Paris qui m'apprit à Saint-Florentin, pendant l'une des vacances que j'y passai, la mort de son mari : elle avait été celle d'un juste et d'un saint. Je revois encore aujourd'hui notre ancienne maison paternelle et le lieu où je me cachai pour le pleurer amèrement. Il fut enterré dans l'église Saint-Gervais ; j'ai souvent été prier Dieu sur sa tombe, avec autant de dévotion que mon père allait lui-même, tous les premiers mai, prier sur celle du thaumaturge de Saint-Médard. Ma correspondance avec sa veuve dura jusqu'à sa mort, et elle lui a longtemps survécu.
Un autre vieil ami de mon père, que je connus aussi en 1734, était M. Robert, ancien secrétaire de M. de