‹ Mes souvenirsChapitre 22 sur 207 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le chancelier d'Aguesseau. — Ses enfants. — L'abbé Foucher. — M. de Valjouan. — Ma liaison avec les fils aînés de Mme de Chasteflux. — Les familiers de Fresnes. — L'abbé Quesnel. — Aneedote sur la comtesse de Toulouse. — Je deviens précepteur des plus jeunes Chastellux. — Voyage à Dieppe avec la marquise d'Antigny. — Je suis reçu avocat. — Mort de M. de Chastellux. — Mme du Châtelet, l'amie de Voltaire. — Mme d'Aguesseau, née Nollent. — Mme de Fresnes, née le Bret. — Mlle Dupré. — La duchesse d'Ayen. — Voyage à Chastellux. — Inscription sur les murs d'une tour. — La cloche George* d'Amboise, k Rouen. — Mort de M. de Valjouan. — Mariage du comte de Chastellux avec Mlle Jubert du Thil. — M. de Tubières de Caylus, évêque d'Auxerre. — Mlle de Chastellux épouse le comte de la Tournelle. — Anecdote sur le comte. — Mort de mon ami de Chastellux. — Épitaphe composée pour lui. — Mort de Mme de Chastellux, née Claire- Thérèse d'Aguesseau. — Mon élève, le marquis de Chastellux, membre de l'Académie française.

Gomme on l'a vu, rien ne manqua à mon instruction; mais mon éducation ne commença véritablement que quand des circonstances imprévues me livrèrent à une famille, me transportèrent dans une société où je trouvai réunies toutes les sciences avec leur destination, et toutes les vertus avec leurs charmes les plus doux. Nommer le chancelier d'Aguesseau (1) et remercier Dieu de ce que j'ai été instruit à son école , c'est me féliciter d'avoir eu

(1) Henri-François d'Aguesseau, né à Limoges le 27 novembre 1668, mort à Paris le 9 février 1751. Chancelier de France en 1717, destitué l'année suivante, rappelé en 1720, exilé par le cardinal Dubois en 1722. Les sceaux lui furent rendus en 1737; il les conserva jusqu'en 1750.

pour maîtres les Bossuet, les Fénelon, ainsi que les plus savants de leurs successeurs ; c'est peut-être me vanter de n'avoir alors vécu qu'au milieu des hommes les plus illustres qui honoraient encore la France à cette époque. Quelques ouvrages que je composai au collège, et que mes maîtres jugèrent à propos de publier, me firent connaître de lui, et ce fut presque sous les yeux du plus éclairé de nos législateurs que j'étudiai et nos anciennes lois, dans lesquelles il avait déjà entrepris tant de réformes nécessaires, et, plus que tout encore, les immuables principes de cette éternelle morale sans laquelle les hommes n'auront jamais de lois.

Sa famille se composait de quatre fils et d'une fille (1). Les deux aînés étaient conseillers d'État : le premier, très religieux et très savant, avait, comme son père, le goût et presque la passion des lettres; il avait épousé Mlle de Nollent (2). Le second, M. de Fresnes, est mort doyen du Conseil (3); un troisième, le chevalier d'Aguesseau (4), avait pris le parti des armes; le dernier de tous, M. de Plimont (5), mort avocat général, était extrêmement fêté et chéri dans toutes les sociétés, et il n'y en avait point qu'il préférât à celle qu'il trouvait dans la maison paternelle.

Leur sœur (6), qui a eu pour moi les bontés d'une

(1) Le chancelier d'Aguesseau avait épousé, le 4 octobre 4694, Anne le Févre d'Ormesson, morte le 4CT décembre 4735, et en avait eu onze enfants, dont huit garçons et trois filles; Moreau ne parle ici que de ceux qu'il a connus.

(2) Henri-François de Paule, né le 7 mai 4698, mort à Saint- Vallier, le 34 décembre 4764, marié, le 4 avril 4729, à Françoise-Marthe- Angélique de Nollent, morte le 29 décembre 4784.

(3) Jean-Baptiste-Paulin, né le 25 juin 4704, mort le 8 juillet 4784.

(4) Henri-Louis, né le 27 mai 4703, mort le 40 février 4747.

(5) Henri-Charles, né le 34 juillet 4743, mort le 27 septembre 4744.

(6) Glaire-Thérèse d'Aguesseau, née à Paris le 25 octobre 4699, épousa le comte de Chastellux, le 46 février 4722, et mourut le 4 octobre 4772.

M. DE VALJOUAN. 15

mère, avait épousé le comte de Ghastellux (1), F un des hommes les plus aimables que j'aie connus, et dont les mœurs n'ont jamais varié depuis qu'il a été uni à la femme la plus digne de son respect. Elle lui avait donné quatre garçons, dont elle avait confié l'éducation à l'abbé Foucher (2), ex-oratorien très distingué par sa piété et son savoir, lequel fut l'un des membres les plus utiles et les plus estimés de l'Académie des belles-lettres, et une fille (3) encore enfant lorsque je fis connaissance avec eux tous, et qui, depuis, s'est mariée au comte de la Tournelle.

Mon père avait passé sa jeunesse à Paris, fréquentant ce qu'il y avait de plus célèbre dans l'école de Port-Royal. Il avait eu quelques rapports de respect et de reconnaissance avec l'aîné des deux conseillers d'État que je viens de nommer, et avec M. d'Âguesseau de Valjouan, leur oncle. Celui-ci se piquait de philosophie et même d'un peu d'épicurisme, et n'avait témoigné que de l'indifférence aux honneurs dont le Régent avait comblé son frère, qui, de procureur général au Parlement, était devenu, en 1717, le chef de la justice.

Quand mon père me mit au collège, au mois d'août 1734, il me recommanda à tous deux. Flatté, comme un enfant, de mes petitç succès dans l'Université, je décochai, dans la suite, à M. de Valjouan une ode latine dont il parut content. Il m'invita à venir le voir; on croit bien que je ne me le fis pas dire deux fois. Il me présenta à sa

(1) Guillaume- Antoine, comte de Ghastellux, brigadier des armées du Roi, puis maréchal de camp, et enfin lieutenant général, né à Ghastellux, le 20 octobre 1683, mort en 1742. 11 est la souche des Ghastellux actuels.

(2) Paul Foucher, né à Toulouse en 1704, mort à Paris en 1778.

(3) En réalité, elle eut neuf enfants; Moreau ne fait pas mention de quatre d'entre eux qui sont morts en bas âge.

nièce, qui logeait chez lui, rue du Faubourg-Saint-Honoré. Je répondis de mon mieux aux bontés de Mme de Ghastellux, et bientôt je passai , dans cette société, tous mes jours de congé, car il se forma, entre ses fils aînés et moi, des liaisons d'amitié auxquelles nous nous livrâmes mutuellement par goût. Deux fois par semaine, disciple moi-même de l'abbé Foucher, je fus de toutes leurs parties de plaisir et d'étude, tant à Paris qu'àFresnes, séjour favori de M. le chancelier d'Aguesseau.

Sous les ombrages de cette belle propriété, le vénérable magistrat nous apprenait à combattre pour la religion et la morale, et nous enseignait une méthode sûre de rendre toujours victorieuses les vérités que nous croirions devoir être défendues. Selon lui, en effet, il y en avait plusieurs pour lesquelles il ne se fût jamais donné la peine de s'armer, car lorsqu'une opinion ne peut être ni utile, ni nuisible, fût-elle fausse, ne vaut-il pas mieux la laisser courir ou l'abandonner à elle-même , plutôt que d'humilier ou de chagriner sans fruit ceux qui l'ont embrassée? « Mais, nous disait-il, si vous vous croyez obligé d'entrer en lice pour défendre ou la religion, ou la morale, ou les lois de votre patrie, commencez par vous assurer que vous avez, avec votre adversaire, un principe commun, et pénétrez-vous de Vidée que le vrai est tellement fait pour l'homme, qu'il ne s'attache passionnément à aucune erreur, que parce qu'elle est elle-même l'abus d'une vérité qu'il a dans l'âme.

« Cherchez-la donc, découvrez-la cette vérité. C'est sur elle que vous devrez appuyer l'artillerie de vos raisonnements, car c'est de ce côté-là que votre ennemi vous abordera. Tenez pour certain que, tant que vous n'aurez pas circonscrit l'espace dans lequel vous devez vous battre, et indiqué également la barrière d'où vous devez partir et le terme où vous devez tendre, vous pourrez, votre adversaire et vous, suivre parallèlement deux

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