LE CHANCELIER D'AGUESSEAU
routes qui ne se croiseront jamais , mais qui ne vous mèneront à rien.
« C'est ainsi que, chez presque toutes les nations répandues sur la surface du globe, on trouve des erreurs héréditaires qui durent pendant plusieurs siècles. Pourquoi? C'est que ces nations ne sont qu'en contrariété,, et non en contradiction. Les routes bonnes ou mauvaises qu'elles parcourent ne se rapprocheront et n'arriveront enfin au même but que quand la raison, qui chemine lentement, mais qui doit faire aussi son tour du monde, aura allumé son flambeau chez les peuples où il ne luit point encore.
« Mes enfants, ajoutait en souriant ce respectable vieil* lard, appelez par vos vœux les lumières et l'autorité de cette grande, mais lente réformatrice. Soyez sûrs que, lorsque, partie du jardin d'Éden et passant par la plaine de Sennaar, elle aura terminé, dans notre univers, la grande mission que Dieu lui donna, elle saura bien épurer cette multitude de gouvernements qui partagent l'innombrable famille du Père céleste, de tout ce qui leur reste d'arbitraire, et purger la seule et vraie religion du genre humain des superstitions que, pendant tant de siècles, elle a toujours travaillé à chasser de son sein. »
On pourrait croire qu'il ne se traitait, dans l'intimité du sublime législateur, que des questions de haute morale ou de philosophie abstraite. On se tromperait : le goût de la poésie, si souvent séparé du talent, régnait chez^le chancelier et était la source d'une foule de plaisanteries auxquelles il se prêtait pendant ces soirées où il oubliait tantôt le poids des affaires publiques, tantôt les intrigues de l'envie. Après avoir quitté sa simarre, il se mêlait aux jeux de ses petits-enfants, se déridant aux satires gaies, aux sarcasmes innocents, aux parodies réjouissantes, aux polissonneries même que nous nous plaisions à faire. Qued'épigrammes et de chansons, partant de son arrière-
cabinet, lui arrivaient avec son déjeuner, et dont il était le premier à rire!
Je placerai ici une anecdote pour prouver à quel point je révérais ses mœurs et celles de sa famille. Ma mémoire me représente, comme si je ne venais que de les perdre, ces jeunes maîtres des requêtes qui s'empressaient de faire leur cour à ce grand homme, et se trouvaient très honorés de l'accompagner dans ses promenades. J'aperçois là et je reconnais très distinctement un de mes meilleurs amis, M. Bertin, depuis ministre. Il me semble entendre encore les discours que se permettaient tous ces agréables, qui tiraient vanité de l'honneur qu'on leur faisait de les recevoir à Fresnes, et je me demande à moimême pourquoi , dès ce temps-là, j'étais très mécontent de la manière peu respectueuse dont ils paraissaient traiter le chancelier.
L'un de ces agréables était l'abbé Quesnel , que j'ai vu plus tard occuper, dans l'enceinte du jardin des Tuileries, une charmante solitude obtenue pour lui par Mme la comtesse de Toulouse (1). Il avait été précepteur de son fils, M. le duc de Penthièvre (2), et avait si bien fait qu'il était resté l'ami familier et chéri de ceux qui fréquentaient l'hôtel de Toulouse, où l'on sait que Louis XV venait souvent goûter toutes les douceurs d'une société charmante.
(1) Marie- Victoire-Sophie de No ailles, comtesse douairière de Toulouse, fille d'Anne-Jules, maréchal duc de Noailles, née le 6 mai 1688, mariée en premières noces, le 25 janvier 1707, à Louis de Pardaillan de Gondrin, fils aîné du premier duc d'Antin, et, en secondes noces, le 22 février 1723, à Louis-Alexandre de Bourbon, fils naturel de Louis XIV, titré comte de Toulouse, né en 4678, mort le 1er décembre 1737.
(2) Louis-Jean-Marie de Bourbon, duc de Penthièvre, grand amiral et grand veneur de France, né à Rambouillet le 16 novembre 1725, mort à Vernon le 4 mars 1793. Il avait épousé, le 29 décembre 1744, Marie-Thérèse-Félicité d'Esté, qui mourut le 30 avril 1754.