L'ABBE QUESNEL
Eh bien! à Fresnes, où j'étais presque enfant, cet abbé Quesnel trouva le moyen de me scandaliser. Comme lui, je suivais la promenade, mais dans le plus profond silence; il marchait à côté du chancelier et tenait le dé de la conversation : il était question du mariage et des séparations fréquentes que se permettaient les époux. Tout à coup il s'écria : « Vous me direz, monsieur, ce que vous voudrez, mais, ma foi, il n'est point agréable d'être cocu. »
Ce mot de cocu9 je ne l'avais jamais prononcé moimême, ni entendu prononcer devant des personnes respectables. Pour l'abbé, il ne s'en faisait point faute; et n'était-ce pas lui qui contait un jour, sur la terrasse des Tuileries, que la comtesse de Toulouse , en le chargeant de faire les listes de ceux qu'elle invitait aux voyages de Luciennes ou de Rambouillet, et de les porter lui-même, l'avait autorisé à dire aux dames : « Ma princesse trouve très bon que chacune de vous amène son monsieur, car sans lui vous vous ennuyeriez beaucoup et vous seriez fort ennuyeuses. »
Des événements que je n'avais pu prévoir m'attachèrent plus particulièrement à la famille de M. le chancelier d' A gués s eau. Vers la fin de Tannée scolaire 1738, l'abbé Foucher vint me chercher dans un grenier, qu'au collège j'appelais ma chambre, et ce fut de la part de Mme de Chastellux qu'il me proposa de devenir membre de cette famille chérie. Précepteur lui-même de ses deux disciples, mes amis, et destiné à l'être encore de leurs frères, il me représenta que je rendrais le plus grand service à leur mère, si je le soulageais des premiers soins dus à l'instruction élémentaire de deux enfants dont le plus âgé avait à peine huit ans; mais il m'était bien promis que, les aînés entrés au service, mon cher et bon abbé Foucher, qui m'avait inspiré la plus tendre reconnaissance, achèverait la bonne œuvre et terminerait leur édu-
cation. Je ne devinais point encore ses motifs personnels; mais j'ai su depuis qu'il aspirait, dès cette époque, à un état plus sûr et à un avenir plus avantageux que celui dont la fortune de Mme de Ghastellux pouvait récompenser ses services : sans ma haute estime pour l'abbé, cela aurait été capable d'affaiblir l'amitié que je lui portais.
Désireux de garder ma liberté , et craignant un peu le commerce des grands, je le remerciai de sa bonne volonté et n'acceptai point ses propositions : j'aimai mieux conserver mon petit manoir du collège. Là, j'avais déjà commencé mes études de droit; je résolus de les continuer, sans interrompre l'habitude que j'avais d'aller partager, plus que jamais, les plaisirs et les exercices de ma petite société du faubourg Saint-Honoré.
Au mois d'octobre 1739, l'abbé Foucher revint très instamment et très chaudement me renouveler les invitations qu'il m'avait adressées un an auparavant. Je faisais alors mon droit fort sérieusement et des vers pour me divertir ; mais il profita des terreurs que l'arrivée de mon père me causait, et n'eut pas de peine à me persuader que, devenu, en quelque sorte, membre de la famille du chancelier, je n'aurais plus rien à redouter pour la mienne, à la fortune de laquelle personne ne pourrait travailler plus efficacement que moi.
Mon père ne m'ordonnait rien, mais la piété filiale me décida; en moins de quinze jours, je transportai mon domicile au faubourg Saint-Honoré, et je pris le parti de ne plus aller qu'une fois par semaine aux écoles de droit. M. d'Aguesseau l'aîné, qui daignait diriger mes études, me remit tous les plans de travail par lesquels son père l'avait formé lui-même à la jurisprudence et à la magistrature. Je les suivis : c'est là que je puisai mon goût pour le droit public, dont je me suis principalement
MA 'SITUATION CHEZ MBê DE CHASTELLUX. 21
occupé. Je me vis ainsi en état de continuer ces études si nécessaires à la carrière à laquelle je m'étais toujours destiné, et d'acquérir, en y entrant, des protecteurs et des amis qui, seuls, m'ont ouvert toutes les routes que j'ai depuis parcourues.
Rien de plus singulier que ma situation : ami intime des deux fils aînés (1) de Mme de Ghastellux, j'étais moins formé et beaucoup plus enfant qu'eux. Leurs deux petits frères (2) avaient avec eux, et par conséquent avec moi, une familiarité gaie qui excluait le ton de pédagogue auquel mon caractère ne pouvait se prêter. Gomment les aurais-je empêchés de prendre, à mon égard, le style de la plaisanterie et des épigrammes par lesquelles, du matin au soir, mes jeunes amis et leurs parents ne cessaient de me provoquer? Je donnais, le matin, des leçons de grammaire aux enfants; j'en fis même une qui, écartant les inintelligibles définitions de nos anciens rudiments, ne considérait tous les mots que dans leurs rapports avec les pensées; car la métaphysique était le propre d'une petite société où nous nous croyions tous égaux, comme à l'Académie. Le transfuge de l'université, après avoir décliné et conjugué avec ses deux petits amis, algébrisait ensuite avec leurs aînés, lisait quelquefois avec leur mère Bossuet et Prideaux (3), suivait à perte de vue Malbranche
(1) César-François, né à Paris le 1er novembre 1723, mort à Fresnes le 29 septembre 1749; et Philippe-Louis, né à Ghastellux le 2 août 1726, mort à Paris, sans alliance, le 26 janvier 1784.
(2) Paul-Antoine, né à Paris le 26 juin 1731, tué sur mer le 25 octobre 1747; et François- Jean, né à Paris le 5 mai 1734, mort le 24 octobre 1788.
(3) Humphrey Prideaux, historien et archéologue anglais, né en 1648, mort en 1724, doyen de Norwich, a laissé entre autres ouvrages : Vie de Mahomet, 1698; Histoire des Juifs et des peuples voisins, 1715-1718, ouvrage plein d'érudition, traduit en français en
avec l'abbé Foucher, composait de mauvais vers latins et français, riait des critiques que Ton faisait de ses productions, se mettait en colère de celles que Ton se permettait des savants du collège de Beauvais, disputait avec M. de Valjouan sur la vertu des plantes médicinales, et, le soir, jouait aux échecs avec M. de Ghastellux. Cependant nous passions en revue tous les modèles de la Grèce et de Rome, tous les arts formaient notre goût : tout était instruction commune; pour moi surtout, tout fut éducation.
Ce temps a été le plus agréable de ma vie : je n'avais aucune célébrité, mais j'étais heureux. J'étais jeune, j'avais une figure agréable, on me comblait de bontés, et les parents eux-mêmes m'avaient pris en amitié. Un de mes plus charmants souvenirs est celui du voyage que je fis à Dieppe, en septembre 1740, avec la marquise d'Antigny (1), nièce de M. de Chastellux, et une autre dame de Bourgogne, nommée la comtesse de Vaudremont. Nos voyageurs étaient, en outre, un coquin d'abbé de Beaujeu, très insolent, et un modeste Champenois, appelé M. d'Aubeterre, qui avait peu d'esprit. Ce fut dans ce voyage que je composai, pour ces dames, mes premières chansons. Au mois de janvier suivant, j'en adressai une à Mme d'Antigny, intitulée : Voyage au pays des souhaits. Je la remerciais ainsi de m'avoir si obligeamment mené à Dieppe. J'avoue que Mme de Chastellux n'approuva pas trop ce voyage; elle n'avait pas tort, et la Providence avait grande raison ; mais il était dit que celle qui devait
(1) Marie-Judith de Vienne, fille de Charles de Vienne, comte de Gomarain, et d'Anne de Chastellux, née à Dijon le 29 juin 1699, morte à Comarain le 29 février 1780. Elle avait épousé, le 16 juillet 1725, Joseph-François Damas, marquis d'Antigny, né le 28 septembre 1699, colonel de Boulonnois-infanterie, brigadier des armées du Roi, mort à Bourbonne le 30 mai 1736.