VOYAGE A CHASTELLUX
on l'imagine bien, il courait les spectacles que, très chrétiennement et de la meilleure foi du monde, je croyais devoir m'interdire. Il était lié intimement avec sa tante, Mme d'Âguesseau, Nollent de son nom, d'une excellente maison de Normandie, femme d'un saint que j'ai bien regretté, mais jalouse de sa belle-sœur, qui était de tous les voyages de Versailles et dont la Reine faisait grand cas. Mme d'Âguesseau ne pouvait, non plus, souffrir son beau-frère, M. de Fresnes (i), et haïssait cordialement sa belle-sœur, Mme de Fresnes, née le Bret, qui avait donné plusieurs garçons à son mari. Je me souviens que je lui devins odieux, lorsqu'elle sut que j'avais célébré en vers la naissance de l'aîné. Cela ne me brouilla pas avec mon ami, et mes vers, copiés de la main de sa mère, amusèrent beaucoup le chancelier. Mlle le Bret avait succédé, comme seconde femme, à Mlle Dupré, morte en couche, laissant une fille, Mme la duchesse d'Ayen(2), que j'ai vu marier, et qui m'a autrefois montré une suite de lettres charmantes de son vénérable grand-père. Mme de Chastellux était une excellente mère; je n'en ai jamais connu de meilleure, si ce n'est la duchesse, sa nièce, qu'on regardera toujours, dans ce malheureux et coupable siècle, comme un modèle unique de dévouement aux devoirs d'une mère de famille.
Le seul voyage que j'aie fait à Chastellux (3), chargé
(1) M. de Fresnes fut marié trois fois : 1° le 1er mai 4736, à Anne- Louise-Françoise Dupré, morte le 47 février 4737 ; 2° le 47 août 4744, à Marie-Geneviève-Rosalie le Bret, morte le 30 septembre 4759; 3° le 4 novembre 4760, à Gabrielle-Anna de la Vieuville.
(2) Henriette- Anne-Louise, née le 42 février 4737, morte sur l'échafaud le 22 juillet 4794, avec sa belle-mère et sa fille, la vicomtesse de Noailles. Elle avait épousé, le 5 février 4755, Jean-Paul-François de Noailles, né le 26 octobre 4739, comte, puis duc d'Ayen, et enfin duc de Noailles, mort le 26 octobre 4824.
(3) Château situé en Bourgogne, près d' A vallon.
d'une éducation à laquelle je n'étais pas propre, eut lieu en 1743 , et nous n'en revînmes qu'après la maladie du Roi à Metz (août 1744). Ce fut une année délicieuse. Mme d'Antigny nous accompagnait; elle et Mme de Chastellux nous donnèrent là une idée juste du bien que la noblesse pouvait faire dans ses terres, et des devoirs qu'elle avait à remplir pour multiplier ses propres jouissances et celles de ses vassaux.
Je me rappelle une épitaphe que je remarquai sur les murs de la tour par laquelle on monte à la chapelle du château :
Olivier de Chastellux Et Marguerite d'Amboise Ont bâti tour sans ardoise, Gomme ornements superflus.
Leurs corps sont dans cette chapelle, Et leurs âmes en Paradis.
Pour une couple si belle, Disons tous De profundis.
Lorsque Mme d'Antigny m'avait mené à Dieppe» en 1740, elle m'avait parlé de cette inscription et fourni le sujet d'une chanson que je composai à Rouen, dans la tour où se trouvait cette fameuse cloche nommée Georges d'Amboise (1), qui exigeait, pour la sonner, les bras d'une si nombreuse multitude :
La cloche tinta doucement (bis).
Et dit d'un petit ton charmant : J , , ,
Bonjour cousine d'Antigny. ( m> laHtieUi'
D'Amboise était votre parent (bis),
Et par là j'ai certainement {, . .
L'honneur de vous appartenir. ) on' an' e c'
(1) Cette cloche, coulée en 1504 par ordre du cardinal Georges d'Amboise, archevêque de Rouen, pesait 20,000 kilogrammes d'après les uns, 17,800 d'après les autres; elle fut brisée en 1786.