MARIAGE DU JEUNE COMTE DE CHASTELLUX
La cousine répondait :
Votre souvenir m'est bien doux (bis) :
Les gens de haut lieu, .tels que vous, / . . .
Font toujours honneur et plaisir. ) ' '
Le comte de Chastellux, brigadier des armées du Roi, après avoir été quelques années mousquetaire, était devenu colonel du régiment d'Auvergne, Il prit part, en cette qualité, à la campagne de Gourtrai (1744), dont le maréchal de Saxe (1) retira tant d'honneur, sans que son armée eût eu d'autre occupation que de se divertir et de jouer la comédie. La campagne terminée, le comte se hâta de nous rejoindre; il nous apporta toute sa gaieté, et notre première idée fut de nous transformer nousmêmes en comédiens. Mme de Bourbon-Busset, née Gouffier, était notre société ordinaire; et elle vint nous tenir compagnie pendant que Mme de Chastellux allait à Epoisses (2), voir MM. deGuitaut, ses amis. Elle avait avec elle, à Vésigneux (3), sa belle-fille, Mlle de Clermont-Tonnerre, dont le mari était aussi à l'armée.
Au retour de ce voyage, nous quittâmes le faubourg Saint-Honoré, parce que M. de Valjouan s'enferma dans une maison de la rue d'Enfer, sur le Luxembourg, où il est mort d'ennui avec toute sa philosophie.
Par l'intermédiaire d'une Mme Ledroit, qui m'a rendu à moi-même les plus grands services, Mme de Chastellux maria son fils aîné, au commencement de 1745, à une demoiselle normande, fille unique d'un père et d'une mère
(4) Maurice, comte de Saxe, maréchal de France, né près de Magdebourg en 1696, fils naturel d'Auguste II, roi de Pologne, et d'Aurore de Kœnigsmark. En récompense de ses victoires, Louis XIV lui donna le titre de maréchal général, que Turenne seul avait possédé. Il mourut en 1750.
(2) Ce château se trouve dans l'arrondissement de Semur.
(3) Château proche Saint-Martin du Puy (Nièvre).
fort avares. Elle se nommait Mlle Jubert du Thil (1), était parente de tous les Béri ville. Vers la fin de l'année suivante, elle accoucha du seul fils (2) qu'elle ait eu et qui, plus tard, a épousé la seconde fille du duc de Givrac. A sa naissance, j'étais encore chez Mme de Chastellux, mais j'allais bientôt acquérir ma liberté. Je ne rompis, avec cette famille, les liens si agréables de la commensalité, que quand Mme de Chastellux put présenter à son père l'homme de lettres qui se chargea de l'éducation des deux puînés; un an après, il eut lui-même un successeur, appelé M. Masseley. Le mariage du comte, qu'il fallait loger, occasionna alors un nouveau déménagement au coin de la rue de Gaillon, vis-à-vis l'hôtel d'Antin, devenu dans la suite celui de Richelieu.
Je fis avec le jeune comte un second voyage à Chastellux, lorsqu'il y conduisit sa femme. C'est à cette époque que notre intimité se fortifia, et que, il faut bien en convenir, dans nos folies, nous nous permîmes des railleries un peu libres que je me suis longtemps reprochées. J'ignore si Mme de Chastellux, la mère, a su qu'elle en avait été quelquefois l'objet : après la mort de son mari, M. de Fresnes, son frère puîné, qui n'était rien moins qu'aimable et passait pour extrêmement avare, avait pris sur elle une très grande influence. Mon ami s'en froissa et me choisit comme confident de son mécontentement. Je dois m'accuser humblement d'avoir été le complice des critiques auxquelles il se livra. Je fus d'autant plus coupable, que j'eusse toujours dû conserver le souvenir des marques de bonté que je reçus de Mme de
(4) Olympe-Elisabeth Jubert du Thil, née à Paris le 8 juillet 1725, morte le 31 mai 1798.
(2) Henri-Georges-César, né à Paris le 15 octobre 1746, et mort le 7 avril 1814.
M. DE CATLUS. 29
Chastellux quand je quittai sa maison. Elle savait que mon père était pauvre, et elle ne voulait point que je fusse à sa charge; Mlle de Chastellux (1), sa fille unique, était alors au couvent de Sainte-Avoye : elle me pria de me charger de lui apprendre le latin. J'exécutai la mission qu'elle me confia, mais ce n'était que pour avoir un pré* texte de me donner 300 livres par an, jusqu'à ce que je me trouvasse en état de voler de mes propres ailes.
Ce couvent de Sainte-Avoye était janséniste, et déjà le jansénisme devenait le sujet de nos plaisanteries, quoique, en aucun temps, nous n'eussions perdu notre goût et notre respect pour l'évéque d'Auxerre, M. de Caylus, qui, dans les dernières années de sa vie, a passé pour un des chefs du parti janséniste, et dont quelques enthousiastes ont cherché à faire un saint (2). Il n'était ni l'un ni l'autre, et tournait en ridicule les outreries de son clergé. Il m'a même raconté, plusieurs fois, avoir tenu ce propos à son métropolitain, M. Languet (3) : « Si nous voulons ou nous pouvons nous entendre, je signerai la constitution (4); mais je ne souffrirai jamais qu'elle soit une bouteille à l'encre dont on se serve pour noicir et pour exclure des places les plus
(1) Marie-Anne-Judith, née à Chastellux le 12 novembre 1732, morte à Paris le 18 avril 1797.
(2) Né le 20 avril 1669, préconisé évêque d'Auxerre le 17 novembre 1704, mort le .3 avril 1754, Charles-Daniel-Gabriel de Pestel de Lévis de Tubières de Caylus reconnut l'authenticité des reliques de saint Pèlerin, premier apôtre du diocèse d'Auxerre, et opéra, à l'abbaye de Pontigny, la translation des reliques de saint Edme de Cantorbéry.
(3) Jean-Joseph Languet de Gergy, né à Dijon le 25 août 1677, mort le 20 août 1753. Il eut pour frère aîné Jean-Baptiste- Joseph Languet, célèbre curé de Saint-Sulpice, à Paris.
(4) Constitution du pape Clément XI, donnée en septembre 1713 et connue sous le nom de bulle Unigenitus, qui condamne cent une propositions tirées du livre de Pasquier-Quesnel, prêtre de l'Oratoire $ intitulé : le Nouveau Testament traduit en français, avec des réflexions morales.
honnêtes gens du monde et les plus savants théologiens. » J'ai étélongtempssoncorrespondantàParis, car il aimait les nouvelles. Déjà germaient dans mon âme ces idées que j'ai depuis développées dans ma Lettre du Chevalier; déjà aussi je faisais d'assez mauvais vers et de la prose assez passable dans la société du chancelier d'Âguesseau. J'ai perdu plus de cinquante lettres que j'avais de cet excellent évêque, qui n'a jamais donné dans les folies des convulsions, et n'a même jamais dit un mot sur les miracles de M. de Paris; il me manque également, et je voudrais bien retrouver, plusieurs écrits que j'ai faits et publiés pour la défense de ses héritiers, lorsque le pauvre Condorcet (1), son succcesseur immédiat, attaqua sa mémoire et provoqua au combat tous ces jansénistes, meilleurs théologiens que lui. S'il eût été homme d'esprit, il eût commencé par les ménager et les eût ensuite gagnés.
J'ai regretté, mais non pleuré M. de Caylus; lui-môme m'avait appris, par son exemple, que les vieillards ne pleuraient point les pertes qu'ils faisaient. Il est mort à quatre-vingt-deux ou quatre-vingt-trois ans, et, peu de temps auparavant, on lui avait annoncé la mort du seul héritier de son nom pouvant continuer sa maison, car le comte de Caylus, son frère, n'a jamais eu d'enfants ; celui dont la postérité devait leur être chère était un comte de Tubières, qui mourut en Espagne. Il en reçut, en bref, les compliments, et n'en parla plus.
Mme de Ghastellux, qui avait pour amie intime Mme de Goulange, depuis ma belle-mère, n'allait jamais dans ses terres sans passer par Régennes (2), où le prélat s'était
(1) Né le 44 novembre 4703, évêque d'Auxerre le 46 septembre 4754, mort évêque de Lisieux le 21 septembre 4783.
(2) Maison de campagne qui appartenait aux évêques d'Auxerre et était située à un kilomètre de cette ville.