MORT DU JEUNE COMTE CE CHASTELLUX
Premier chanoine héréditaire de l'église d'Auxerre (4), Brigadier des armées du Roy, Colonel du régiment d'Auvergne.
D'un héros adoré tes pieds foulent la cendre.
Sur ce tombeau, passant, viens gémir, viens apprendre
Qu'ici bas notre espoir est un roseau cassé.
Du père, de l'époux, de l'ami le plus tendre,
La vie était un songe, et ce songe est passé !
Dans le sein des vertus et loin de la mollesse,
Les arts formaient encor son active jeunesse.
Il courut à la gloire, il chercha les combats;
Son sang teignit du Mein la rive meurtrière;
Et de sa trop courte carrière, Raucoux, Lanfeldt, Maëstricht, furent les derniers pas. 0 Mort ! lorsqu'à tes coups il exposait sa tête, Et qu'au milieu des feux il défiait ton bras, Une invincible main écartait la tempête; Il semblait te chercher ; tu ne l'approchais pas.
Tu l'attendais dans ce séjour paisible : Ses jours étaient comptés, et cet astre naissant, Au sortir de l'aurore, était à son couchant. Sans crainte il approcha de ce terme terrible,
Et son cœur, tranquille et soumis, Envisagea les cieux, son épouse et son fils.
Vous qui deviez bientôt le suivre, Respectable vieillard, père trop malheureux, Vous le vîtes tomber ; il vous fallut survivre A celui dont la main devait fermer vos yeux! A ce séjour, jadis, pour vous si plein de charmes, Vous dîtes pour jamais de funestes adieux; Et les derniers regards qu'eurent de vous ces lieux
Furent obscurcis par vos larmes.
La pâleur sur le front et la mort dans le cœur, Une épouse, arrachée aux bras de ce qu'elle aime, Allait suivre au tombeau la moitié d'elle-même... 0 spectacle cruel! 0 tendresse! ô douleur!
Terrible et juste Providence!
Ainsi, du Tout-Puissant le souffle redouté Détruit en un moment la flatteuse espérance
Qui fit notre félicité.
(4) L'aîné de la famille de Chastellux était de droit premier chanoine d'Auxerre, en souvenir de ce que Claude de Chastellux, après avoir pris Cravant, en 4423, avait remis cette place au chapitre d'Auxerre, dont elle dépendait.
En vain notre douleur voudrait être immortelle :
De ce funeste événement, Pour conserver, du moins, le souvenir fidèle,
Elle érigea ce monument.
Hélas ! U durera plus qu'elle ! . . .
Sit in face locus ejus et habitatio ejus in Siont
Après la mort de mon pauvre ami, je cherchai à faire oublier à sa mère ce que ma légèreté et mon étourderie avaient pu avoir de désagréable pour elle. Elle continua à s'intéresser à mon avenir, et fut la première à applaudir à tous les succès qui flattèrent mon amour-propre. Elle m'avait déjà confié un vieux procès de famille : je le défendis et le gagnai dans un mémoire qui contribua beaucoup à ma réputation. C'est à elle que le vieux maréchal de Noailles s'adressa pour découvrir l'auteur de la Lettre du Chevalier. Elle me vit commencer, en 1755, mon Observateur hollandais ; et une chose me combla de joie, ce fut le bonheur que j'eus de lui prêter environ trois cents louis, qu'elle m'a exactement rendus, elle qui, lorsque je quittai sa maison, avait été assez bonne pour se ménager quelques moyens de venir à mon secours. Elle mourut le 4 octobre 1772, et je fus très sincèrement touché de sa perte.
Je ne veux pas abandonner mes souvenirs sur la famille de Chastellux sans parler de l'un des puînés, mon ancien élève, le chevalier, depuis marquis de Chastellux (1), qui, après avoir séjourné deux ans en Amérique, pendant la révolution des insurgeans, nous donna une relation fort intéressante de son voyage. Sur une
(1) François-Jean, marquis de Chastellux, né à Paris en i734, mort en 4788, servit en Allemagne et en Amérique, où il se lia d'une étroite amitié avec Washington. Littérateur formé à l'école de Voltaire et des encyclopédistes, il fut porté par leur influence à l'Académie française en 1775 (27 avril), et y prononça un long discours sur le Goût.