MA FAMILLE
ce qui contribua à hâter sa mort fut le chagrin qu'il eut de l'exil du Parlement, dont personne ne pouvait prévoir la fin, et qui ne revint qu'au mois de septembre suivant. Il crut mon avenir perdu, et il ne m'en avait jamais fait envisager d'autre : le barreau du parlement de Paris avait été le terme de son ambition pour moi. Il avait appris avec bonheur le résultat de mes premières plaidoiries ; et, dans toute ma vie, je n'ai point eu de joie plus pure que celle que lui causèrent mes succès. Il n'en a pas joui autant que je l'aurais souhaité et n'a point vu ma fortune.
Mon père avait négligé sa profession pour se livrer à l'éducation de ses enfants; aussi est-il mort pauvre. Ma mère, par ses reprises, absorba le médiocre avoir paternel, dont ses quatre fils pouvaient se passer. Elle se retira dans notre patrie, à Saint-Florentin, et y emmena la seconde de mes sœurs (1). J'osai me charger de l'aînée (2), qui n'avait qu'un an de moins que moi. Toutes deux étaient infirmes et furent bientôt à ma charge.
Mon frère puîné était médecin (3); je cédai au troisième (4) la charge de mon père; le quatrième (5) avait
Jeanne Regnard, et avait épousé, le 8 février 1747, Anne-Ursule, fille de Philippe Gallimard, avocat, et d'Ursule Sandrier, née le 27 mars 1700, morte d'une attaque de paralysie, le samedi 20 octobre 1781.
(1) Ursule, née le 27 octobre 1723, morte à Ville d'Avray, le 27 août 1775.
(2) Marie-Jeanne, née le 1er février 1719.
(3) Edme-Nicolas, né à Saint-Florentin le 17 septembre 1720, marié à Mlle Lenoble de Paris, et mort à Sens le 18 mai 1801.
(4) Paul- Augustin, né à Saint-Florentin le 14 juin 1722, connu sous le nom de Moreau de Vormes, mort à Paris en septembre 1791. 11 avait épousé, à Paris, Marguerite-Françoise Julliot, morte à Sens en 1785; il eut pour enfants : 1° Moreau de l'Yonne, né en 1750, marié à Sens à Mlle Tarbé, et mort en 1806, après avoir été, pendant la Révolution, président du tribunal civil de l'Yonne, puis député au Conseil des Anciens en 1798; 2° une fille, Adélaïde, qui épousa M. de Lavitte le 8 janvier 1770.
(5) Charles-François, né le 15 juillet 1729, mort à Paris le 5 février 1799.
un emploi. Je restai avec mon titre d'avocat, mais sans travail, jusqu'à ce que le Parlement rentrât. La Providence me secourut, et se plut à me ménager une ressource pour les cessations de service qui vinrent dans la suite, à une époque où je n'avais plus l'aide de la maison paternelle. En 1755, les querelles de la cour et du Parlement recommencèrent. J'étais alors lié avec M. de Maupeou (1), premier président, depuis vice-chancelier; et la manière dont j'avais fait sa connaissance contribuera peut-être encore à peindre les dispositions que j'ai toujours eues pour chercher à rapprocher et à concilier tous les partis. Un curé de la ville de Sens fut décrété de prise de corps parce qu'à Pâques, il avait refusé à un janséniste les sacrements à la sainte Table : le Parlement s'était déclaré avec force contre ces refus publics. Ce prêtre, messire Jean le Beau, curé de la paroisse Saint-Hilaire, était mon parent; je me crus obligé d'examiner sa cause, et je fus bien étonné de trouver qu'il n'avait fait qu'obéir au rituel de son diocèse, dans lequel étaient indiquées les lois enregistrées au Parlement. Jeune avocat, j'aimais les occasions hasardeuses et les victoires difficiles; j'osai prendre sa défense, et je fis un mémoire si convaincant que je défiais qu'il pût être condamné. Le Parlement l'apprit et s'en montra furieux. Le premier président me manda chez lui, me défendit de rien faire paraître. Je lui dis : « Il est trop tard; mais attendez, lisez, et vous le supprimerez s'il est répréhensible. » Effectivement, ce même jour-là, mon mémoire fut distribué à tout le Parlement et à tout Paris; ce qu'il y eut de très singulier, c'est que le Parlement en fut
(1) René-Charles de Maupeou, né en 1688, premier président du Parlement de Paris en 1743, obligé de se démettre en 1757; rappelé comme garde des sceaux en 1763, reçut, en 1768, le titre de chancelier, mais, vingt-quatre heures après, céda la place à son fils, et mourut en 1775.