LA CONSTITUTION « UNIGENITUS
très content. J'étais parti de principes si évidents, que ces messieurs eux-mêmes ne pouvaient se dispenser de les avouer. Mon pauvre parent, devenu blanc comme neige, fut nommé peu après chanoine par l'archevêque de Sens, et les magistrats n'avaient rien à dire : je n'avais ni décliné leur compétence, ni attaqué leurs prétentions, ni blâmé leur conduite. Plus de cent conseillers m'en demandèrent des exemplaires et m'en témoignèrent leur satisfaction ; les plus huppés jansénistes vinrent m'en complimenter. Le premier président me fit mille amitiés ; et, me rencontrant à Verderonne, chez la comtesse d'Andlau, m'invita à l'aller voir à Bruyères (i) . Depuis ce temps, je fus extrêmement à la mode parmi la magistrature parlementaire. Cet enthousiasme dura peu; en voici la cause : plusieurs d'entre ces magistrats qui étaient à la tête du parti, me firent tàter afin d'obtenir que j'écrivisse pour eux, car ils semaient alors les brochures avec une prodigalité sans pareille. Je refusai, et je ne veux pas m'en faire valoir : je savais que, pour être leur homme, il ne fallait pas avoir une opinion à soi, et que quiconque se livrait à eux n'avait plus le temps de travailler pour le public.
J'étais donc bien avec M. de Maupeou, lorsqu'on 1755 les disputes recommencèrent malgré la loi du silence. Le 18 mars, un célèbre arrêt du Parlement déclara la constitution Unigenitus nulle et abusive, et fit triom-
(1) Bruyères est un fort beau château composé : 1° d'un corps de logis qui était l'ancien château, dans lequel est une ancienne galerie où l'on voit les portraits de rois et de reines de France ; au bout, est l'appartement du premier président, et par delà, celui de sa mère; aux mansardes sont des chambres; 2° de deux ailes que M. de Maupeou a fait bâtir; dans celle de droite sont : un beau vestibule, une belle et grande salle à manger ornée de glaces ; de là, on entre dans un grand cabinet où sont les portraits de tous les chanceliers et gardes des sceaux, après lequel est le salon, qui a des entrées de trois côtés et qui est extrêmement gai. Le pays est riant et découvert. (Journal de Moreau.)
pher les jansénistes ; le 4 avril suivant, un arrêt du conseil cassa l'arrêt du Parlement : toutes les têtes pensèrent tourner.
Le lendemain de cet arrêt» j'avais dîné chez le premier président, et, dans la conversation, j'avais exprimé assez franchement mon avis sur l'objet de toutes ces disputes, auxquelles je trouvais qu'on avait tort de donner tant de valeur. Je me tuais de dire aux magistrats : « Vous croyez travailler pour les lois, vous ne vous battez que pour le jansénisme. » Mais je répétais en même temps aux évêques : « Le fond de la religion est attaqué de toutes parts, défendez-la ; ne parlons plus de la constitution que nous recevons tous : quand la place est assiégée de tous côtés, pourquoi faut-il que les troupes chargées de la défendre se fassent la guerre civile pour la couleur des uniformes ! »
En rentrant chez moi, et plein de mes idées, je composai un petit ouvrage qui fut imprimé le lendemain; il était intitulé : Lettre du chevalier de X. . . à M*** 9 conseiller au Parlement, ou Réflexions sur Varrêt du Parlement du 18 avril 1755. J'y présentais des idées extrêmement simples sur des matières que deux partis opposés traitaient avec tant de chaleur; je jetais un ridicule à peu près égal et sur le fanatisme auquel le Parlement se livrait contre la constitution, et sur celui des théologiens qui s'imaginaient que tout était perdu parce que le Roi ne voulait plus que l'on disputât. Je dénonçais aux magistrats le pouvoir arbitraire ; aux évêques, l'irréligion et l'impiété, et j'indiquais, aux uns et aux autres, les véritables ennemis contre lesquels ils devaient s'armer.
Pendant que j'étais occupé à corriger les épreuves de cette Lettre du chevalier, le président de Sénozan et son fils entrèrent chez moi. Je leur lus mon travail ; le père n'y vit qu'une gaieté très plaisante, mais le fils en sentit