LETTRE DU CHEVALIER
le prix. L'un et l'autre en rendirent compte à M. de Malesherbes, à qui M. de Blancmesnil avait déjà confié la librairie; de plus, le bon Sénozan père en parla aux marchandes de brochures du Palais, comme d'une nouveauté qui aurait du succès, de sorte que toutes s'adressèrent à lui pour obtenir, de M. de Malesherbes, la permission de vendre celle-ci. Aussi, l'autorisation donnée, jamais débit plus rapide ne flatta un jeune auteur; j'avais livré mon manuscrit à Simon, libraire du Parlement et du clergé, moyennant cinq louis : en moins de huit jours, il en débita dix mille exemplaires. Les contrefaçons furent sans nombre ; et, trente jours après, ma lettre était insérée dans toutes les gazettes étrangères : celles d'Amsterdam et d'Utrecht, au lieu d'en faire un simple extrait, l'imprimèrent d'un bout à l'autre sans en retrancher une phrase.
Je fus moi-même effrayé du prodigieux succès qu'eut ce petit ouvrage; je l'avais écrit un peu en plaisanterie, il frappait également sur deux excès opposés; et voilà qu'on croyait découvrir là dedans le moyen le plus sûr de faire cesser nos disputes sur la religion, interminables jusqu'ici.
Le Parlement, d'abord, ne parut pas mécontent : la plupart des gens sensés de cette compagnie trouvèrent que j'avais raison; mais, par malheur, la cour sembla charmée, et de mes principes, et de mon style ; tous les ministres donnèrent les plus grands éloges à mon petit ouvrage. Je n'en connaissais pas un : ils voulurent savoir mon nom, et comme ils me nommèrent eux-mêmes, les jansénistes du Parlement, qui virent que ma brochure déconcertait leurs projets et que j'étais loué par les ministres, crurent que c'étaient eux qui me l'avaient fait composer. De ce moment je fus odieux à tout le parti qui dominait alors dans la compagnie. Il me regarda
comme un homme à craindre, parce que je travaillais à lui enlever la faveur du public» et bon à persécuter» parce que je n'avais jamais voulu l'aider à l'échauffer. De ce moment aussi je devins cependant ami de plusieurs magistrats sages qui pensaient comme moi. Le vieux procureur général de Fleury (1) désira me voir. Il avait succédé immédiatement au chancelier d'Aguesseau; c'était un puits de science. Il demeurait rue Hautefeuille, et dans sa maison, où tout était livres et papiers, rien qui n'annonçât la simplicité, la modestie : je ne me rappelle pas d'y avoir seulement aperçu une glace. Combien je fus surpris de recevoir de lui une lettre, avec un Monsieur, en vedette, par laquelle il me félicitait de la réussite de ma brochure ! Je me hâtai d'aller mettre à ses pieds ma reconnaissance et mon respect; mais en même temps je lui exprimai quelques craintes des ennemis que je pouvais m'ôtre attirés par ma lettre : « Je voudrais l'avoir faite moi-même, me répondit-il, et je l'avouerais; cependant il ne tiendrait qu'à moi de vous montrer, à deux pas d'ici, un petit fou de janséniste qui ne vous pardonnera jamais votre célébrité. » L'homme dont il parlait était un conseiller au Parlement, nommé M. Robert de Saint- Vincent. Puis il daigna me témoigner l'impression que cet ouvrage avait produite et sur le parquet du Parlement, dont il était le chef, et sur la grand'chambre, et en général sur toute la haute magistrature, qui avait pour greffier en chef l'aveugle M. Gilbert de Voisins (2), frère puîné du propriétaire du
(1) Guillaume-François Joly de Fleury, jurisconsulte, né en 1675, mort en 1756. Dune érudition vaste, d'une éloquence adroite et séduisante, il remplit pendant quarante ans les fonctions de procucureur général, et fut remplacé, en 4755, par son fils Jean-François, né en 1718, mort en 1802, qui n'avait ni sa tête, ni sa finesse, ni son activité.
(2) Roger-François-Gilbert de Voisins, greffier civil en chef du Parlement, avait été pourvu de cette charge en 1717.