MM. GILBERT DE VOISINS ET DE MALESHERBES
château de Villaines, mort doyen du conseil d'État (i). M. Gilbert de Voisins me prit en affection ; et lorsque, premier président de la Cour des aides à la place de son père, il me proposa tous les écrits par lesquels celui-ci avait voulu se débarrasser de la grande affaire du parlement de Besançon, matière à toutes les intrigues du duc de Choiseul, il corrigea lui-même les épreuves de ces brochures qui tirèrent d'affaire le pauvre Bourgeois de Boynes (2).
Il fallut également que j'allasse présenter mes hommages à ces magistrats : on peut imaginer combien un tel succès flattait mon amour-propre. Mais celui qui apprécia le mieux la valeur de ma petite Lettre et de l'Observateur hollandais, qui la suivit, fut le bon, l'excellent M. de Malesherbes. Il vint me dire : « Voilà deux révolutions que vous faites en deux mois; ne quittez jamais ce pays-ci et tâchez d'y prendre racine. » Tous me répétèrent avec lui : « Monsieur, gardez-vous de quitter ce pays-ci; vous devez naturellement y faire un grand chemin, et peut-être le plus grand bien, ce qui vaudrait mieux encore que la fortune. »
En dépit de ces marques de bienveillance, les préventions que prirent contre moi les enthousiastes du Parlement ne diminuèrent point ; aussi firent-ils insérer, dans la Gazette ecclésiastique , trois colonnes entières dans lesquelles on s'efforça de prouver que je ne croyais pas en Dieu, parce que je méprisais le jansénisme.
Les Philosophes et les Encyclopédistes, qui virent que la Gazette ecclésiastique me traitait d'impie, s'imaginèrent qu'effectivement je pourrais bien devenir un des leurs :
(1) Pierre-Gilbert de Voisins, né en août 1684, conseiller d'État le 29 mars 1740, conseiller ordinaire en 1747. Il était seigneur de Villaines ; à sa mort, cette terre revint à son frère, le greffier.
(2) Etienne-François Bourgeois de Boynes, d'abord procureur à la
ils m'élevèrent aux nues. L'un d'eux osa m'exhorter à me laisser conduire* par eux. Je fus plus irrité de leurs espérances que je n'avais été alarmé de la rancune des jansénistes; et, pour déconcerter leur apostolat, six mois après, je fis les Cacouacs, ouvrage qu'ils ne m'ont jamais pardonné. Il eut le plus grand retentissement, produisit une vraie révolution dans la république des lettres, et c'est 4un de ceux qui m'ont valu, dans la suite, les bontés de feu Mgr le Dauphin.
Je me trouvai donc en butte à tous les sarcasmes des Encyclopédistes et des Jansénistes ; je me contentai d'en rire, en attendant leurs persécutions qui, plus tard, ne m'ont paru rien moins que plaisantes. Ils publièrent alors une satire dont je fus le premier à m'amuser, et dans laquelle ils me faisaient l'honneur de m'associer à M. l'abbé Le Batteux (i) : ils nous représentaient comme assistant, l'un et l'autre, en habit de capucin, à la béatification d'Abraham Chaumeix (2), que je n'ai jamais vu ni connu, mais qui avait fait contre l'Encyclopédie un gros livre que je n'ai jamais lu; si bien qu'en moins de six mois je fus traité d'impie par les jansénistes et de plat dévot par les philosophes.
Chambre royale, intendant de Franche-Comté, puis premier président du Parlement de Besançon en 1757, conseiller d'État en avril 4761, et enfin ministre de la marine en 1771 ; il mourut en 1783.
(1) L'abbé Charles le Batteux, né à Allandhuy, près Vouziers, en 1713, mort en 1780; membre de l'Académie française en 1761. Il occupait la chaire de philosophie grecque et latine au Collège de France.
(2) Abraham-Joseph de Chaumeix, célèbre critique, né à Chanteau (Loiret), vers 1730, mort à Moscou en 1790. Auteur de huit volumes in-12 intitulés : Préjugés légitimes contre l'Encyclopédie.