LE MARÉCHAL DE NOAILLES
Le maréchal de Noailles était en 1755, sous le nom de M. Rouillé (2), le véritable et unique ministre des affaires étrangères. Dès que ma petite brochure parut], elle lui sembla si conforme à ses principes et si raisonnable qu'il se dit : Voilà l'homme qu'il nous faut. Il voulut me connaître, me fit chercher dans Paris, et ce fut Mme de Chasteilux, la mère, qu'il chargea de découvrir l'auteur qui avait su si bien combattre, par les armes du ridicule, le double fanatisme des deux partis, Jésuites d'un côté et Jansénistes de l'autre, entre lesquels la France était alors divisée.
J'allai chez lui avec joie, j'en fus accueilli; de ce moment, il se forma entre ce vieux et respectable ministre et moi, qui n'avais que trente-six ans, une liaison de confiance qui ne s'est jamais démentie. Depuis cette époque jusqu'à sa mort, je n'ai pas passé de semaine sans le voir trois fois. Il m'a fait travailler à une foule de recherches et de Mémoires qui m'ont procuré de nouvelles connaissances. J'ose dire que ses bontés ne m'ont jamais abandonné, et que, de 1755 jusqu'à sa retraite du Conseil, j'ai été au courant de toutes les grandes affaires auxquelles il avait part.
Ce fut en cette même année que commencèrent les hostilités des Anglais contre la France. Le traité d'Utrecht (1713) n'avait pas suffisamment déterminé les bornes du Canada; le traité de 1748 (Aix-la-Chapelle) avait décidé que des commissaires français et anglais s'assembleraient pour les régler; et depuis ce temps, les Français et les Anglais, interprétant chacun à leur avantage l'article des
extraordinaire pour le jansénisme, et mourut en 4694. Il laissa quarante-deux volumes in-4° de controverses, et reçut de ses partisans le titre de Grand.
(2) Antoine-Louis Rouillé, comte de Jouy, né en 1689, ministre de la marine en 1749 et des affaires étrangères en 4754. Mort en 4764.
limites de leurs possessions en Amérique, avaient eu, dans ce pays-là» de fréquentes querelles et de légères hostilités. Mais la prise de YAlcide et du Lys (i), que ces derniers nous enlevèrent en pleine paix (8 juin 1755), mit au jour les perfidies du ministère britannique, découvrit son projet de s'emparer de toutes nos colonies et les moyens odieux employés pour y parvenir : en nous flattant par des négociations mensongères, on avait endormi M. de Mirepoix (2), notre ministre à Londres; et nous aurions bien eu le droit de regarder comme une déclaration de guerre ce qui se passait alors en Amérique, sur les bords de la Belle-Rivière, où M. de Jumonville avait été assassiné (28 mai 1754). Il se tint à Compiègne un grand conseil d'État, dans lequel le maréchal de Noailles eut l'avantage d'être écouté et de voir tous les ministres se ranger à son avis : c'était de laisser faire les Anglais, qui nous mettaient le pied sur la gorge pour nous forcer de créer une marine, dont nous avions grand besoin (3) ; d'attirer toute l'Europe dans nos intérêts par notre modération, d'exciter l'indignation de toutes les puissances contre les pirateries de nos voisins, et de ne déclarer la guerre que lorsque nous serions venus à bout de prouver qu'elle était indispensable ; mais de nous borner uniquement à l'entreprendre sur mer, et de ne jamais
(1) Le vaisseau YAlcide, était commandé par le capitaine Hocquart; le Lys, par le capitaine de Lorgeril.
(2) Charles-Pierre-Gustave-François de Lévis, marquis puis duc de Mirepoix, né en 1679, maréchal de France, ambassadeur à Vienne en 1737 et à Londres en 1749, mort en 175S.
(3) Le maréchal de Noailles, qui^seul ministre de la politique, ne perdait de vue aucun des objets qui intéressaient son département dans toutes les parties du globe, fut consulté par Louis XV : < Nous sommes trop heureux, dit-il, nous n'avons plus de marine 1 » Ce n'était que trop vrai, et le ministre Berryer en a été, à proprement parler, non le ministre, mais l'exécuteur testamentaire : il en a vendu le mobilier, et a commencé le payement des dettes. (Moreau.)