LE MINISTRE ROUILLÉ
donner dans les pièges qu'on nous tendrait pour nous faire employer nos forces sur le continent. Tant que l'on fut fidèle à ce plan, nous n'eûmes que des succès. Le maréchal de Belle-Isle (i) vint ensuite, changea le système , et l'on sait comment les choses tournèrent. Aussi le maréchal de Noailles quitta-t-il alors le Conseil.
Dans celui dont j'ai parlé, qui eut lieu au mois d'août, on proposa et l'on convint de publier des écrits destinés à plaider la cause de la France contre l'Angleterre, et à mettre toute l'Europe au fait des injustices et des procédés de cette puissance. Je fus nommé , agréé et, au moment où j'y pensais le moins , je reçus ordre de me rendre à Compiègne en habit gris. Je voyageai la nuit, assez inquiet et n'imaginant rien. J'allai trouver le maréchal de Noailles; il m'envoya chez M. Rouillé. Ce ministre m'attendait, et il me dit : « Monsieur, le Roi vous a choisi pour défendre sa cause; vous fîtes, il y a six mois, une révolution dans les opinions de ce pays-ci; il faut que vous en fassiez une qui aille plus loin et pénètre dans les pays étrangers . » Il m'apprit ensuite ce qui s'était passé au conseil; me raconta succinctement les événements militaires et politiques qui avaient amené la délibération ; appela l'abbé de la Ville qui m'expliqua un peu plus en détail la position des puissances de l'Europe, et surtout l'importance dont il était pour nous d'engager les Hollandais à conserver la neutralité. On conclut qu'il fallait que j'écrivisse de manière à fixer les opinions, à justifier la France et à intéresser toute l'Europe dans nos affaires , en lui dénonçant les
(4) Louis-Charles- Auguste Fouquet, duc de Gisors, pair de France, appelé maréchal duc de Belle-Isle, né à Villeneuve de Rouergue le 22 septembre 4684, fut ministre de la guerre en 4757 et y resta jusqu'à sa mort, arrivée en 4764. (Voir la note à son sujet, p. 394.)
pirateries, les fraudes et la mauvaise foi de la cour de Londres.
Effrayé de cette commission, j'objectai mon ignorance; on me répondit que Ton me mettrait au courant de tout, et le ministre écrivit sur-le-champ une lettre , dont je fus chargé, pour M. de Silhouette (1). Du reste, on me laissa le maître de la nature et de la forme de l'ouvrage. Je repartis, au bout d'une heure, la tête bien pleine, mais fort embarrassé.
Comme il s'agissait d'être lu et de produire une impression rapide, qui pût croître successivement, je ne voulus point donner un gros volume. J'imaginai une correspondance hollandaise qui me permettrait de traiter tous les sujets sur lesquels je croyais avoir besoin d'insister, et d'apporter, dans tous ces objets, de la variété et même de l'agrément. J'intitulai mon ouvrage l'Observateur hollandais. Ma première lettre parut au commencement de septembre; elle fit sensation; mais la seconde fit le plus grand effet : il en fut acheté plus de huit mille exemplaires. J'attribuai ce succès à l'importance delà matière, et je continuai avec beaucoup de joie et de courage. Mon libraire envoyait deux cents exemplaires au ministre des affaires étrangères, vendait le reste; et telle fut la vogue de cet ouvrage que, si je l'avais fait débiter à mon profit, j'en eusse tiré plus de 30,000 livres, car le nombre des lettres de l'Observateur hollandais fut de quarante-six; la dernière est du 12 février 1759. Elles ont été traduites dans toutes les langues, vantées dans les ouvrages périodiques de l'Europe , contrefaites en Hollande , en Italie et
(i) Etienne de Silhouette, né à Limoges en 1709, mort en 1767; commissaire du Roi près la Compagnie des Indes et contrôleur général des finances. Il s'amusait à couvrir les murs de son château de ces dessins qui représentent un profil tracé d'après l'ombre d'un visage. De là le nom de leur auteur donné à ces sortes de dessins.