L'OBSERVATEUR HOLLANDAIS
en Allemagne. Les Anglais publièrent plusieurs réfutations : comme leurs raisons étaient mauvaises, l'avantage nous resta du côté de la plume; mais ils Font eu tout entier du côté des armes, lorsque, abandonnant le plan tracé à Compiègne en 1755, nous avons été chercher en Allemagne les ennemis de notre commerce d'Amérique.
Aussi quittai-je la plume en 1759, et cette même annéelà, le ministère m'appela à d'autres fonctions. Je reviens à mon Observateur.
Sa composition me mettait en relations assez intimes avec les ministres des affaires étrangères et de la marine. Je leur communiquais mes manuscrits avant de les faire imprimer; pour plus de sûreté même, je donnais mes épreuves à revoir à l'abbé de la Ville; mais l'homme de la cour pour qui j'avais le plus de respect et de confiance était le maréchal de Noailles : je ne faisais pas un pas sans le consulter.
Il me manda à Versailles, au mois de décembre 1755, et me dit : « Mon enfant, tout ceci va à merveille; cependant il ne faut pas en être la dupe; il n'est pas juste que vous travailliez gratis pour le Roi : quel prix désirez-vous de votre ouvrage? » J'étais effectivement si enfant, à mon âge, que je lui répondis, comme si j'avais travaillé d'affection pour le meilleur de mes amis : « Monsieur le maréchal, je suis trop payé par le succès. » Il me rit au nez et répliqua : « Est-ce comme cela que vous l'entendez? On ne s'en plaindra pas dans ce paysci; mais, mon ami, vous êtes un sot; dites-moi franchement ce que vous voulez; car, après tout, cela vous tire de votre cabinet et vous prend votre temps. » J'étais si enivré de la réussite de mon travail que je repris : « Hé bien t monsieur le maréchal, serait-ce trop que de demander au Roi une gratification annuelle de 1,200 livres? » J'avoue ici que la vanité était mon faible, et que je regardais comme un honneur suprême d'avoir
mérité une pension du Roi. Le maréchal se moqua encore de moi et ajouta : « Imbécile que tu es t tu n'arriveras jamais à la fortune. Laisse-moi faire. » Au bout de huit jours, M. Rouillé m'annonça que le Roi m'avait accordé une gratification annuelle de 2,000 livres, qui me serait payée de trois mois en trois mois, et qui commencerait à partir du 1er juillet précédent.
Ce fut aussi à ce moment que le maréchal de Noailles me fit l'honneur de me placer, comme avocat, dans le conseil du duc de Gramont, son neveu, qui était interdit; il me mit également dans le sien. Je ne le mentionne ici que parce que cette place, dans le conseil de Gramont, m'a, par la suite, occasionné quelques désagréments dont je rendrai compte à leur date.
En 1756, on déclara enfin la guerre aux Anglais selon les formes. Le Roi exigea que cette déclaration fût précédée d'une espèce de manifeste qu'il enverrait solennellement à toutes les puissances de l'Europe, et je fus encore chargé de ce travail. Je l'intitulai : Précis des faits qui ont occasionné la rupture entre la France et l'Angleterre. Il contenait le détail de toutes les négociations par lesquelles / les Anglais avaient trompé la France, et les preuves écrites des ordres expédiés, pendant ce temps-là même, pour envahir nos colonies. Ces preuves avaient été trouvées dans le portefeuille du général Braddock, tué au combat près le fort Duquesne, en Amérique, le 9 juillet 1755 (1).
L'Observateur hollandais n'était point publié comme un ouvrage inspiré par le gouvernement, mais comme une discussion impartiale et désintéressée ; le Précis des faits fut l'œuvre du Roi; il fut imprimé par son ordre, au Louvre, et rappelé dans la déclaration de guerre qui parut
(I) Pour permettre à Moreau de composer V Observateur hollandais et le Précis des faits, le ministre lui remit des copies authentiques