M. DE FLEURY
des adversaires puissants, plus j'étais flatté d'avoir à les combattre. Je considérais comme un triomphe de les désarmer par ma modération, par mes égards, par mon honnête. C'était là ma coquetterie, et cela m'a réussi une fois ; je devins l'ami d'un homme contre lequel j'avais écrit les Mémoires les plus forts ; cet homme était l'évêque de Metz, Saint-Simon (1), que l'on disait si méchant.
Quoiqu'il en soit, le Grand Conseil eut, en 1756 et .1757, des démêlés très vifs avec le Parlement. Plusieurs membres du premier m'engagèrent à traiter cette grande affaire. Je m'en chargeai par le plaisir de mettre dans mon ouvrage cette impartialité qui a toujours été le fond de mon caractère; j'y réussis, et j'allai lire au procureur général père, le vieux M. de Fleury, un volume que j'avais composé pour prouver que les deux corps s'éloignaient du véritable point où ils devaient se rallier; et que, si l'on était de bonne foi, il existait entre eux des principes communs pouvant les rapprocher.
Le procureur général s'intéressait à moi; il fut enchanté de mon travail, me conseilla de le publier; mais je m'y refusai, et j'eus raison; car, comme ce sont toujours les enthousiastes d'un corps qui le font agir, en plaisant aux gens sages des deux partis, j'eusse déplu, dans l'un et dans l'autre, à ceux qui haïssent et qui persécutent. La Cour, faute d'être instruite, s'engagea dans une mauvaise voie et se livra au Parlement, quand, pour son propre intérêt, elle eût dû être juste et tenir la balance égale.
Le Parlement sut que je n'épousais point ses outreries, et acheva de se convaincre que j'avais des principes dont je ne sortirais jamais; ses Zelanti, désespérant de me
(4) Claude de Rouvroy de Saint-Simon, né le 20 septembre 1695, pair de France, et èvêque-prince de Metz en septembre 1733.
gagner, commencèrent à dire du mal de moi. Je ne faisais alors qu'en rire.
A la Saint-Martin 1757, je plaidai devant le président Mole, récemment mis à la tête de la grand'chambre, cette fameuse affaire de M. de Fitz- James (1), évêque de Soissons, intimé sur l'appel comme d'abus, interjeté par le Juif Borach Lévy, du refus fait par ce prélat de lui accorder les dispenses nécessaires à son mariage. C'est par ce plaidoyer que j'ouvris la grande audience du Parlement, qui venait de se réconcilier avec la Cour. L'évêque de Soissons gagna sa cause, et il fut jugé que le mariage était un lien indissoluble dans quelque religion qu'il fût contracté. Cette décision réforma la pratique et les opinions de la grande chambre sur le divorce en général et sur celui des Juifs en particulier. Mes relations avec le premier président Maupeou étaient devenues plus suivies; j'avais fait son éloge dans le compliment que j'avais adressé à son successeur Mole, si bien que celui-ci s'était cru obligé d'entrer avec moi dans le détail des motifs qui l'avaient porté à prendre cette place, et dont il voulait que je rendisse témoignage, motifs assez futiles, puisque le seul véritable était que la vieille présidente Mole venait de lui donner un fils, de dix-sept ou dix-neuf ans moins âgé que la duchesse de Brissac, sa fille aînée.
Jusqu'en 1759, je n'avais eu avec les ministres que des liaisons libres et indépendantes. Depuis 1757, je n'en connaissais même aucun particulièrement. Le maréchal de Noailles avait quitté le Conseil ; l'abbé de Bernis (2)
(4) François de Fitz- James, né le 9 janvier 1709, abbé de Saint- Victor de Paris en 4728, duc de Fitz-James et pair de France en 4734, se démit du duché en juillet 4736, tout en conservant la pairie ; devint évêque de Soissons en décembre 4738 et mourut en 4764.
(2) François-Joachim de Pierres, comte de Bernis, né en 4745, membre de l'Académie française en 4744, ambassadeur à Venise et