M. DE SILHOUETTE
avait succédé à M. Rouillé aux affaires étrangères, et se trouvait lui-môme remplacé par M. de Choiseul. Le maréchal de Belle-Isle avait la guerre.
Content de ma liberté, partageant gaiement ma vie entre le travail et l'amusement, je n'avais pris aucune mesure pour me mettre en bonne posture vis-à-vis des nouveaux ministres. M. le maréchal de Noailles avait tout mon respect, tout mon attachement, toutes mes assiduités; je m'instruisais avec ses manuscrits que je l'aidais à ranger. A Versailles, où j'allais souvent afin d'y cultiver les personnes qui m'aimaient encore, Je ne voyais de gens tenant au ministère que l'abbé de la Ville, auquel je faisais toujours relire mes Lettres de l'Observateur, et le chancelier, M. de Lamoignon, dont je révérais la vertu; il me parlait avec la plus grande confiance, et je lui disais parfois de bonnes vérités. Il m'entretenait souvent des entreprises du Parlement, du peu de secours qu'il trouvait chez les ministres pour le réduire, et de la légèreté avec laquelle M. de Choiseul le traitait lui-même ; mais il était trop vieux, et, n'ayant pas l'énergie de se faire rendre ce qui lui était dû, il manquait, à plus forte raison, de celle qui fait accomplir des choses grandes et utiles.
Telle était ma situation, lorsque, le 4 mars 1759, M. de Silhouette fut nommé contrôleur général, à la place de M. de Boulogne. On se rappelle que l'Observateur hollandais m'avait mis avec lui dans des relations de confiance et de travail. Pendant la quinzaine de Pâques, je reçus un billet de M. de Silhouette, daté de Versailles : il m'invitait à le venir voir et me donnait rendez-vous, le surlendemain, à six heures du matin.
à Vienne, cardinal, ministre des affaires étrangères en 1757, archevêque d'Albi en 1764 et, en 1769, ambassadeur & Rome, où il mourut disgracié en 1794.
Surpris de cette invitation, je courus en informer M. le maréchal de Noailles : il était de moitié dans le projet du contrôleur général, mais il ne s'ouvrit point avec moi; Use contenta de m'exhorter à me rendre à Versailles : « Mon enfant , me dit-il, il faut avoir du courage et savoir quelquefois faire des sacrifices; nous nous devons au Roi et à l'État; allez, écoutez bien ce que l'on vous dira, et revenez ensuite me trouver. »
J'allai donc coucher à Versailles et je soupai chez Mme de Périgord ; je lui racontai ce qui m'arrivait ; elle n'y vit qu'une chose fort agréable pour moi : « Vous serez des nôtres, me répondit-elle ', je gage que Von va vous attacher ici. »
A six heures du matin, j'étais chez M. de Silhouette, qui depuis cinq heures avait déjà beaucoup travaillé. Je fus moins ébloui qu'étourdi de tout ce qu'il me confia; il me parla de ce ton d'enthousiasme qu'il eût pris s'il eût eu à m'annoncer un nouveau règne. Voilà comme sont les plus honnêtes gens de ministres lorsqu'ils entrent en charge : ils n'aperçoivent que le bien et ont la plus grande assurance qu'il leur sera très facile. « Monsieur, me dit-il, il faut que vous m'aidiez dans mes projets, il faut que vous vous attachiez au ministère; j'ai entretenu le Roi de la place et des fonctions que je vous destine : on fait ici les lois, mais on les oublie dès qu'elles sont faites, et il est important d'installer , près de nous , un homme dont la principale attribution soit de les étudier, de les avoir sans cesse sous les yeux, de les indiquer aux ministres qui le consulteront, et de leur présenter la règle que, souvent, ils n'ont pas le temps d'examiner euxmêmes. Vous allez voir renaître les principes, les mœurs; comptez que nous remettrons en honneur les vieilles maximes, et que nous rendrons à l'autorité du Roi toute sa vigueur. »
Je louai ses vues, tout en lui faisant mes objections ; je ne négligeai point celles qui naissaient de ma situation et de l'intérêt de mon état. Je lui disais : « Monsieur, je suis