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JE SUIS ATTACHÉ AU MINISTÈRE

sans fçrtune et attaché au public; il ne m'abandonnera pas ; ici, rien n'est certain, et vous ne marchez tous que sur des débris. » Il me répondit comme s'il eût parlé à un Romain, et comme s'il eût été un Romain lui-même ; il m'échauffa, il ne me persuada point. Sachant que mon cabinet me valait 15,000 livres par an, il ajouta : « Le Roi vous fera le même sort; et à compte sur ces 15,000 livres, on vous donnera un contrat de rente viagère de 4,000 livres, qui vous restera, quelque chose qui arrive. Plus tard, on fera mieux pour vous : il y a des acquits patents attachés aux bureaux des ministres, vous en aurez certainement un. »

Je demandai du temps pour délibérer, et je sortis si plein des idées qui se pressaient dans ma tête, si absorbé de réflexions et de mouvements difficiles à démêler, que je me trompai de chemin : au lieu de retourner au château, je suivis la rue de l'Orangerie et débouchai devant l'église Saint-Louis. Je crus que Dieu m'y avait conduit; j'y entrai, j'y entendis la messe, et le priai bien sincèrement de m'inspirer, de me guider dans cette position critique et décisive . Après tout cela, la seule résolution que je pus prendre, fut celle de m'en rapporter au maréchal de No aille s. Je revins donc le trouver. Il me parla avec la plus grande bonté, mais non avec cet enthousiasme de M. de Silhouette; sa conclusion fut que je devais accepter, que cet établissement pouvait m'être très utile par la suite, et qu'à tout bien considérer, il ne ferait jamais mon malheur. Je ne m'engageai cependant point; je voulus encore deux jours pour réfléchir; puis j'écrivis à M. de Silhouette. Il me répondit de sa main : sa lettre contient toutes les conditions auxquelles je me livrai, et le traitement que l'on me promit.

Je fus obligé de transporter mon domicile à Versailles, mais on me logea : c'était une des clauses de mon traité. En prenant possession du bel appartement que je fis

meubler dans une maison dépendant du contrôle général, je me sentisse cœur serré sur le sort de ceux qui, avant moi, l'avaient occupé, et sur celui de ceux qui m'y succéderaient. Effectivement, je ne l'habitai que jusqu'au mois de janvier suivant.

J'ai toujours la lettre par laquelle j'annonçai à M. le maréchal de No aille s, le consentement que je donnais à M. de Silhouette. Elle me rappelle les dispositions où j'étais alors, et prouve bien que le motif qui me guidait n'était pas le désir de faire ma fortune.

Plus tard, on expédia pour moi un arrêt du Conseil (i) : il est encore un de mes titres, et il fixait les fonctions de mon emploi. On y lit, en propres termes, que mon devoir était d'étudier les lois et de répondre aux consultations des ministres sur toutes les parties de l'administration qui devaient être réglées par les ordonnances.

On attacha à ma place, et on installa à Versailles, dans la maison mise à ma disposition, une immense collection de toutes les lois connues pouvant influer sur les opérations du ministère. Ce cabinet, formé avec soin, coûta au Roi 50,000 livres.

Tel était le bel échafaudage de M. de Silhouette : il montre la droiture et la justesse de ses vues ; mais les révolutions qui suivirent le rendirent bien moins utile qu'il n'eût pu l'être. Comme je devenais, par là, conseil des ministres eux-mêmes, je voulus conserver mon titre d'avocat; je gardai, en outre, les conseils de Noailles et de Gramont, qu'il m'eût été impossible d'abandonner sans ingratitude.

(1) Nous ayons le titre, sur parchemin, portant extrait des registres du Conseil d'État, par lequel le Roi place Moreau à la tête de la bibliothèque attachée au contrôle général des finances, avec le titre d'Avocat de ses finances ; il est daté du 30 octobre 1759, et signé ; Phélipeaux.

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