CHAPITRE V
Mon mariage avec Henriette-Marguerite de Coulange. — Séjour à Villaines, chez M. Gilbert de Voisins. — Portrait de la comtesse de Gramont. — Le duc de Choiseul et sa sœur. — Mariage de celle-ci. — Anecdote à ce sujet. — M. de Silhouette se perd. — Son successeur, M. Bertin. — Le Parlement de Besançon. — Mort de ma femme. — Preuve de sympathie du maréchal de Noailles. — Les frères de la Curne de Sainte-Palaye. — La vieille Mme de Polastron. — Séparation du duc et de la duchesse de Gramont. — Ce que j'y gagnai. — Morts diverses : M. d'Andlau, l'avocat général d'Auriac, mon ami Sénozan. — Insouciance naturelle de M. de Malesherbes. — Mme Sénozan à l'échafaud. — Mme d'Andlau meurt à Lisbonne. — Sa fille, la duchesse de Goigny.
Un des avantages que je tirai de ma nouvelle place, fut de conclure enfin mon mariage avec une demoiselle de trente ans, à qui j'étais tendrement attaché depuis plus de six; car si je désirais la gloire pour moi, je la souhaitais aussi afin de mériter Mlle de Coulange, sœur du baron de Coulange, lieutenant-colonel du régiment de cavalerie Colonel-général, dont les terres étaient voisines des domaines de ma famille en Bourgogne. Sa mère, que je connaissais depuis longtemps, était une demoiselle de Polastron, sœur de celui qui a été sous-gouverneur de Mgr le Dauphin, et est mort lieutenant général en Bohême.
Nous nous étions rencontrés à l'époque où elle vivait près de madame sa grand'mère, la vieille comtesse de Polastron, et je l'avais vue souvent à Verderonne (1),
(1) Verderonne est un très gros et très beau château, à cinq lieues
chez sa cousine, Mme la comtesse d'Àndlau. Nous nous étions plu et avions formé le dessein de nous marier, dans un temps où il n'y avait pas l'ombre d'apparence que cela dût jamais réussir. Elle avait prodigieusement d'esprit ; je la consultais sur tout. Elle était la seule personne à qui j'eusse lu manuscrite, en 1755, ma petite Lettre du chevalier; elle m'avait fort exhorté à la faire imprimer en disant : « Cela peut nous mener où nous voulons. » Elle ne s'était pas trompée.
Comme elle avait un frère et quatre sœurs, sa légitime n'était que 40,000 livres ; je ne possédais que le produit de mes travaux, mais nous nous aimions et nous nous convenions. Nous eûmes soin, l'un et l'autre, de faire valoir que ma transmigration à la Cour était une espèce de fortune; nous exagérâmes des espérances qui nous touchaient moins que celle d'être heureux; et, avec nonseulement l'agrément, mais l'applaudissement même de sa famille, le 27 septembre 1759, j'épousai Henriette- Marguerite de Coulange. Nous fûmes mariés, sur lapa-' roisse de Saint-Sulpice, par le curé du Lau d'Allemans. J'habitais alors rue du Petit-Bourbon, et j'avais là des amis qui avaient fait toutes les emplettes de mon nouvel appartement de la rue de Richelieu. Au lieu de nous y installer,nous allâmes sur-le-champ occuper, à Versailles,
de Compiègne, dont les pièces sont bien distribuées et très commodes. L'appartement de Mme d'Andlau est beau et bien orné. La salle d'assemblée et la salle à manger sont très belles; mais la situation du château est triste, entre quatre montagnes, et sans vue. Les fruits viennent à merveille dans les potagers, les fossés sont pleins d'eau, et il y a une assez belle pièce d'eau au bout du parterre. Le parc est fort beau, quoique triste. La terre vaut 12,000 livres de rente; le château tient au village de Verderonne et, au bout du parc, est celui de Rosoy, qui dépend encore de la terre. A une demi-lieue est le château de Liancourt qui est charmant, et appartient à M. le lue de la Rochefoucauld. (Journal de Moreau.)