‹ Mes souvenirsChapitre 50 sur 207 · M. GILBERT DE VOISINS · texte numérisé non relu

M. GILBERT DE VOISINS

celui de la rue de l'Orangerie, darîs lequel M, de Silhouette m'avait placé.

À peine débarqués,, nous fûmes passer huit jours à Villaines, chez ce même M. Gilbert de Voisins qui m'avait tant recommandé de ne pas me laisser oublier à la Cour, et dont j'étais toujours resté l'ami. L'intérieur de cette magistrature du vieux temps était simple et modeste. La bonne Mme Gilbert préparait elle-même, tous les matins, le premier déjeuner de son mari : une tasse de café au lait. Elle l'habillait les jours de conseil, quand les devoirs de sa charge l'appelaient à Versailles, où il passait le moins de temps possible. Ma femme fut traitée avec la plus grande distinction : elle était là comme chez elle, et, dans cette petite maison bourgeoise meublée de vieilles tapisseries, elle se formait aux mœurs de notre ancienne, robe. J'ai vu depuis un nouveau Villaines qui ne m'a présenté que de magnifiques édifices. Tout a changé, en France, avec la Révolution : la postérité de mon respectable ami, M. Gilbert de Voisins, a eu partout des terres, des châteaux, des palais; mais elle a perdu l'habitude de dire au Roi : « Sire, soyez le maître chez vous et gouvernez vos ministres : s'il y a, en France, d'autres souverains que vous, c'en est fait de la liberté française. »

Je cheminais alors, ne cueillant que des roses, dans un pays où l'envie devait bientôt s'exercer contre moi, en attendant que je le visse couvert de débris et de ruines. Ma femme partageait, à Versailles,, mon nouvel état, qu'elle me rendait infiniment agréable. On peut juger que mes liaisons avec tout ce qu'il y avait de mieux à la Cour n'en étaient point altérées; j'avais encore beaucoup d'amis à qui je ne demandais rien, et qui paraissaient me voir avec le plus grand plaisir.

Je puis mettre de ce nombre une femme vive, fière,

emportée, étourdie, assez franche pour avoir été regardée comme très méchante, mais honnête, droite, simple dans le cœur, et incapable de chercher à nuire de dessein prémédité. Cette femme était la comtesse de Gramont (i). Elle semblait, à cette époque, bien éloignée de cette passion si forte qu'elle a prise plus encore pour le parti que pour la personne du duc de Ghoiseul (2), qui l'a toujours haïe, et dont elle me disait plus de mal que je n'en ai jamais ouï dire à personne.

Il faut ici rappeler les événements qui ont commencé à me donner quelques relations avec ce ministre, dont j'ai eu occasion de connaître également et les excellentes qualités et les défauts. On sait que le duc de Gramont était interdit et que le maréchal de Noailles, son oncle et l'un de ses tuteurs à l'interdiction, m'avait placé dans son conseil; l'autre tuteur était le maréchal de Biron (3). M. de Silhouette et moi étions les créatures de M. le maréchal de Noailles; le maréchal de Biron protégeait M. Bastard, qui essayait, par tous les moyens, de s'attirer la bienveillance de M. de Ghoiseul. Ce ministre voulait procurer à sa sœur (4), la chanoinesse, un établissement

(1) Marie-Louise-Sophie deFaoucq, fille de Guy-É tienne-Alexandre, seigneur marquis de Garnetot en Normandie, mariée le 8 mai 4748, et nommée dame de la Reine en octobre 1751.

(2) Etienne-François, duc de Choiseul, né en juillet 1718 et d'abord appelé comte de Stainville, fut ambassadeur à Rome en 1753, puis à Vienne en 1756, devint ministre des affaires étrangères en 1758 et de la guerre en 1761. Il fut disgracié en 1770, reparut un moment à la Cour à l'avènement de Louis XVI, et mourut sans postérité en 1785.

(3) Louis- Antoine de Gontaut, duc de Biron, maréchal de France, né le 2 février 1701, mort en 1788. Il fut, en 1775, gouverneur général du Languedoc. Sa sœur, Geneviève de Gontaut, avait épousé, le 11 mars 1720, Louis de Gramont, comte de Lesparre, puis duc de Gramont, tué à la bataille de Fontenoy, le 11 mai 1745.

(4) Béatrix de Choiseul-S tain ville, née en 1730, condamnée à mort en 1794, femme très altière, très intelligente, très énergique, dévouée à son frère (il courut contre eux des bruits d'inceste). Elle

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